Stratégie et outils
Des théories et des thérapies éricksoniennes : il y en a pour tous les goûts et tous les styles. Les auteurs qui se réfèrent à l'œuvre de M.H. Erickson, paraissent avoir des modèles psychothérapeutiques différents voire contradictoires.
Il n'y a pas "de théorie" psychothérapeutique éricksonienne qui se dégage nettement.
En séparant deux niveaux logiques différents, la stratégie et la tactique, il nous semble possible d'y voir un peu plus clair et de mieux cerner la nébuleuse éricksonienne.
Il y a un but : c'est le niveau stratégique de la psychothérapie.
Pour atteindre le but, il a des tactiques ou des outils.
En favorisant un changement, la stratégie doit permettre d'atteindre l'objectif de la thérapie, permettre de satisfaire un besoin, une demande, etc.
Le thérapeute dispose d'un très grand choix de modèles pour guider son action. Ce sont toutes les "théories psychothérapeutiques" : thérapie suggestive simple (hypnose classique de Berhneim), thérapies systémiques (Palo Alto, Watzlawick...), thérapies psychodynamiques ( plus ou moins inspirées par la psychanalyse), thérapies cognitivo-comportementales, etc.
C'est un choix stratégique que de préférer pour une situation clinique donnée une intervention qui reste centrée sur le patient et son symptôme et pour un autre cas d'élargir le "contexte" du soin aux relations familiales ou à la biographie du patient par exemple. Formulé en terme de cadre : le choix stratégique du thérapeute propose un cadre plus ou moins large dans lequel il se propose d'intervenir.
La stratégie est aussi le niveau éthique de la thérapie.
Ainsi la demande de soin peut être paradoxale ou ambivalente et le thérapeute doit effectuer un choix en acceptant de répondre ou de ne pas répondre à une partie de la demande.
Parce que la stratégie veut aider le sujet à passer d'un état à un nouvel état, dans son engagement le thérapeute effectue des choix qui ne sont pas uniquement liés à des considérations techniques mais aussi éthiques.
La stratégie du thérapeute ne sera pas toujours explicite, il pourra ainsi sembler diriger son effort vers un objectif alors qu'en fait pour "canaliser la résistance du patient", c'est un tout autre but (changement) qui est visé. Une attitude pédagogique et explicative est parfois utile mais parfois tout au contraire, pour le bon déroulement de la thérapie, on lui préfèrera une attitude qui "brouille les pistes" et qui tente de favoriser un changement sans que celui-ci soit clairement énoncé au patient.
Du point de vue du patient, le cours de la thérapie peut apparaître désordonné : un jour une métaphore, une autre fois une suggestion directe de comportement, une autre fois une séance d'hypnose pour développer tel ou tel phénomène hypnotique et le patient n'est pas complètement conscient de la stratégie choisie par le praticien.
Le thérapeute pose ici une pièce, il fait des petits tas avec d'autres, il pose ailleurs une autre pièce. Sa méthode peut apparaître désordonnée, illogique. Mais le thérapeute sait ce qu'il fait (il a une stratégie) et il n'est pas obligé de l'expliquer.
C'est le résultat final qui donne son sens à la méthode choisie.
"N'y comprenant plus rien, ils changent.
En thérapie, la confusion est utile chaque fois que l'on souhaite briser des certitudes pathologiques et redonner à la personne des possibilités de changement."
Dr Dominique Megglé. Erickson, hypnose et psychothérapie. Edition Retz. Paris 1998.
Cette possibilité technique (outil) est rappelée ici pour préciser que la thérapie n'obéit pas toujours à un modèle contractuel simple. Le thérapeute ne va pas obligatoirement décrire ce qu'il propose et dans ce cas le patient n'est pas "éclairé" pour, en "toute connaissance", choisir d'accepter ou de refuser le soin.
Qu'est ce qui autorise le thérapeute à faire ce qu'il fait ?
Il est obligé de s'engager et son choix implique une éthique. L'hypnose n'a pas à dégager des règles éthiques qui lui soient propres mais la pratique hypnotique doit être intégrée dans une pratique soignante (médicale, psychothérapeutique, etc.) qui implique une éthique professionnelle. En rappelant comment une "réalité se fabrique", l'hypnose souligne la nécessité d'une telle éthique.
De plus s'interdire telle ou telle technique hypnotique ou thérapeutique (somnambulisme, etc), c'est confondre stratégie et tactique.
Pour améliorer son efficacité, le thérapeuthe éricksonnien ne va pas tant privilégier un approfondissement de sa compréhension théorique de telle ou telle psychothérapie que travailler sa capacité à utiliser ces théories comme des leviers favorisant un changement chez son patient.
Les outils sont nombreux et divers. En vrac, nous pouvons citer pêle-mèle des techniques de communication (confusion, saupoudrage), la diversité des inductions hypnotiques, la gamme des phénomènes hypnotiques. A ce niveau, le thérapeute peut également aller puiser dans les autres psychothérapies, Indépendamment de la valeur épistémologique qu'il leur prête. Il peut même, s'il le souhaite utiliser la théorie fluidique de Mesmer en proposant "vous pouvez ressentir un fluide guérisseur remontant le long de votre colonne vertébrale et qui en diffusant dans votre tête vous soulage de vos soucis...". Etant bien entendu que dans cet exemple l'évocation de la théorie fluidique ne sert qu'à proposer une image et n'a aucune valeur scientifique.
Les "disciples" d'Erickson ont développé des pratiques très différentes les unes des autres. Les théories ne sont pas des vérités absolues mais des outils mis au service d'une stratégie : produire un soin, c'est à dire favoriser un changement.
P. Watzlawick : "la vérité, c'est l'erreur qui nous arrange"
Chaque thérapeute a sa "boîte à outils" (Ce terme est emprunté au Dr. Dominique Megglé cf. MEGGLE D. - Erickson, hypnose et psychothérapie. Retz, 1998). Elle peut être très garnie avec toutes sortes de tournevis, de marteaux, etc. Souvent, il préférera prendre le même tournevis pour visser mais de toutes façons il devra prendre un outil adapté à son travail.
La diversité des patients et la diversité des situations cliniques doivent tout de même nous inciter à avoir une boîte à outils bien garnie.
Nous ne partageons pas du tout l'opinion de certains qui condamnent l'utilisation de certains phénomènes hypnotiques dans un cadre psychothérapique. Il en est ainsi de la transe somnambulique. Elle est un outil parmi d'autres. Elle peut être très utile. Condamner la transe somnambulique, c'est comme interdire l'usage du marteau sous prétexte qu'il a été utilisé par un voleur pour assommer sa victime. C'est confondre outil et stratégie.
En séparant mieux ces deux niveaux logiques différents, stratégie et tactique, il est possible de mieux saisir l'unité des "approches éricksoniennes". Les tactiques sont diverses et les thérapeutes ont souvent des préférences et donc en apparence d'importantes différences. C'est au niveau stratégique que l'unité peut être dégagée : sur le modèle du processus hypnotique, la psychothérapie vise à permettre au patient de vivre un changement.
Ces deux notions peuvent aussi guider le thérapeute dans sa pratique.
Imaginons un exemple :
Une patiente demande à un psychothérapeute une aide pour perdre du poids. Le thérapeute dispose de plusieurs outils qu'il a déjà expérimentés pour ce type de demande : quelques métaphores pour des transes hypnotiques, quelques prescriptions de tâches pour l'aider à modifier les comportements alimentaires ou une image corporelle, etc.
Il a aussi l'impression que la patiente lie son souhait d'amaigrissement à des modifications importantes dans son mode de vie (hypothèse). Avec quelques kilos de moins, et se sentant plus à l'aise, elle va pouvoir travailler, plus en confiance et moins dépendante de son mari, elle exigera des changement dans son couple, etc.
Le thérapeute est confronté à des choix stratégiques : ne prendre en compte que la demande d'amaigrissement ou bien élargir le cadre de la thérapie au couple et au mode de vie de la patiente, prendre en compte la demande d'amaigrissement mais favoriser des modifications du mode de vie, etc.
Pendant la thérapie, des changements d'outils ou de stratégie seront sans doute nécessaires. En comprenant mieux ce qu'il fait, le thérapeute peut mieux ajuster ses interventions.
Il ajuste ses outils en fonction des réactions du patient.
Les métaphores sont peu efficaces, il les abandonne; ayant remarqué que les mouvements idéo-moteurs de la main sont faciles à obtenir, il utilise un signaling; s'apercevant vite que les suggestion directes sont critiquées et favorisent une résistance, il devient plus indirect et plus confus, etc.
Le thérapeute utilise des outils adaptés au patient au service d'une stratégie.
Il oriente sa stratégie en fonction de l'évolution de la thérapie, d'hypothèses et de considérations éthiques.
Un changement de stratégie est à un autre niveau logique. Le peu d'efficacité d'une approche symptomatique simple centrée sur le poids peut inciter le thérapeute à élargir le cadre de la thérapie aux habitudes de vie de la patiente. Après une approche directe et simple, il croit noter une dimension paradoxale à la demande (hypothèse) : "si mon corps change je pourrais changer dans mon existence mais je ne suis pas certaine de le souhaiter". Face à un "je veux changer sans rien changer" le thérapeute peut répondre par une stratégie paradoxale : vous pouvez changer (le poids) en ne changeant rien (mode de vie). Tout au contraire, il peut opter pour une stratégie de changement élargie. Dans ce cas, la dimension éthique du choix stratégique devient évidente : le thérapeute a conscience qu'ici son action peut précipiter des modifications importantes dans la vie du couple. Son choix ne peut pas uniquement se placer d'un simple point de vue technique mais il est souhaitable qu'il intègre à sa réflexion une définition de son rôle de thérapeute et les limites de son champ d'intervention.