Sigmund Freud et l'hypnose
L'inventeur de la psychanalyse connaît bien l'hypnose. Il va l'utiliser comme procédé psychothérapeutique de 1887 à 1896. Puis, il abandonne l'hypnose.
Son rôle dans ce domaine est loin d'être négligeable. Il rencontre Charcot à la Pitié-Salpêtrière dont il traduit "Les leçons du Mardi" en allemand. Puis, pour perfectionner sa technique, il rejoint Bernheim à Nancy dont il traduit également les deux principaux livres.
Entre 1886 et 1896, il publie 14 articles et textes sur l'hypnose. Ensuite, il continue, parallèlement à sa réflexion sur la psychanalyse, à modifier sa conception du phénomène hypnotique.
Sa technique d'induction est classique pour l'époque. Il pratique un braidisme (comparaison avec le sommeil, fixation visuelle), amélioré par les théories de la suggestion de Bernheim.
Il remarque l'importance de la communication non-verbale de l'hypnotiseur, sa "mimique, sa voix et ses gestes", et la nécessité d'observer attentivement les réactions du patient, son expression, sa respiration, ses yeux. Il souligne l'importance de l'imitation et le rôle de l'entraînement des sujets.
Il met en garde les débutants qui ont un schéma trop rigide de l'hypnose, et donne des exemples pour montrer comment il faut accepter et reprendre les réactions du patient, même si elles sont déroutantes. Ainsi quand le patient, après la suggestion de sommeil, ouvre les yeux et:
"Dit avec agacement: "Mais je ne dors pas du tout". Le
débutant donnerait maintenant l'hypnose pour perdue, mais celui qui a de
la pratique ne perd pas sa contenance. Il réplique sans être
fâché le moins du monde, en lui fermant encore une fois les yeux:
"Restez calme, vous avez promis de ne rien dire. Je sais bien que vous ne
dormez pas. D'ailleurs ce n'est pas du tout ce qu'on vous demande. A quoi cela
rimerait-il que je me contente de vous endormir; mais vous ne me comprendriez
pas quand je parle avec vous. Vous ne dormez pas, mais vous êtes
hypnotisé".
FREUD S. -(1891)-
Hypnose
.(Traduit par Cotet P., Bourguignon A. Altounian J., Bourguignon O., Rauzy
A.)Revue de Médecine Psychosomatique. 1976, 18, (2) : 137-145.
Nous donnons cet exemple parce qu'il malmène un peu l'opinion
répandue parmi les hypnothérapeutes que l'hypnose classique
maniait avec rigidité et autorité les suggestions. L'hypnose
moderne gagnerait en efficacité par sa permissivité et ses
suggestions ouvertes et indirectes. Dans cet exemple, la technique de Freud
peut être qualifiée de "moderne".
Au début de l'induction hypnotique, il suggère un endormissement
au patient. Le patient s'irrite et fait remarquer qu'il ne dort pas du tout.
Freud accepte ce comportement et il le verbalise: "vous ne dormez
pas". Il évite de se confronter directement à la
résistance du patient. Il va même encourager cette
résistance à l'endormissement par une technique de
double-lien
décrite pour la première fois par Gregory Bateson en 1956. Le
double lien est un paradoxe de la communication qui place le sujet dans une
situation où il perd la possibilité de faire un choix. Sa
structure apparaît nettement ici. Freud accepte l'éveil du patient
mais en plus, il lui demande de rester éveillé: "Je sais
bien que vous ne dormez pas, d'ailleurs ce n'est pas du tout ce que je vous
demande". Le sujet n'a plus que deux possibilités: soit il refuse
de rester éveillé, et donc il s'endort hypnotiquement, soit il
accepte l'éveil. Dans les deux cas, il suit le comportement
suggéré par Freud.
Après le double-lien, Freud glisse deux
suggestions indirectes
. Il suggère à nouveau le sommeil, "a quoi cela rimerait-il
que je me contente de vous endormir", et il demande au sujet de se
concentrer sur sa voix "vous ne comprendriez pas quand je parle". Le
sommeil et la focalisation sur la voix sont cette fois ci proposés
indirectement pour contourner les résistances du patient.
Freud n'utilise pas les termes de double-lien, "d'encouragement des résistances", "d'acceptation des comportements". Ces notions, développées par la suite, font partie du bagage théorique de l'hypnose éricksonienne. Il faut séparer la conceptualisation de la pratique réelle de l'hypnose. Cette comparaison diminue de beaucoup la différence faite entre "hypnose moderne" et "hypnose archaïque" .
Freud remarque deux faits cliniques confirmés après lui. Tout d'abord, il est plus difficile d'hypnotiser les malades mentaux . Ensuite, l'efficacité thérapeutique de l'hypnose n'est pas corrélée avec la profondeur de la transe , c'est à dire pour l'époque, qu'elle n'est pas corrélée avec l'apparition des phénomènes hypnotiques classiques.
Sa technique est beaucoup plus proche de celle de Bernheim, mais il ne prit pas position dans la querelle opposant l'école de Nancy à celle de la Salpêtrière. Il reprochait à Bernheim de tout expliquer par la suggestion ce qui du même coup rendait flou son concept et il se séparait de Charcot sur le rôle qu'il accordait aux lésions neurologiques.
Freud utilise l'hypnose pour la suggestibilité obtenue. A cette époque, sa pratique thérapeutique n'a aucune originalité. Il donne au patient en état d'hypnose une suggestion visant à la disparition du symptôme. Il utilise l'efficacité des suggestions post-hypnotiques mises en évidence par Bernheim. C'est la thérapie suggestive
Par la suite, il modifiera sa méthode au contact du Dr Breuer . Il utilisera la régression temporelle avec ses possibilités de remémoration de souvenirs oubliés. C'est le traitement cathartique . Il préfère cette méthode.
"Non seulement ce procédé paraissait plus efficace que la
simple injonction ou interdiction suggestives; il satisfait aussi le
désir de savoir du médecin, qui avait tout de même le droit
d'apprendre quelque chose de l'origine du phénomène qu'il
s'efforçait de supprimer par la monotone procédure
suggestive".
FREUD S. -(1925)-
Sigmund Freud Présenté par Lui-même.(T
raduit par F. Cambon), Gallimard, Paris, 1984.
La régression temporelle permet de retrouver l'origine des
symptômes: Une scène traumatique oubliée. La reviviscence
canalise le "quantum d'affect" utilisé pour entretenir le
symptôme.
cf:
FREUD S. et BREUER J. -(1895)- Etudes sur l'Hystérie . 4e édition (traduction d'Anne Berman), PUF, Paris, 1956.
La théorie psychanalytique doit ses principaux concepts à la pratique hypnotique de son fondateur.
Les suggestions post-hypnotiques démontrent à Freud l'existence de l'inconscient. La méthode cathartique l'oriente sur l'importance des traumatismes passés dans la genèse des névroses. Il découvre la dimension libidinale de la relation thérapeutique lors de l'hypnotisation d'une de ses patientes qui se jette à son cou. A partir de cet incident, il commence le développement de sa théorie du transfert, et il abandonne l'hypnose. C'est de sa pratique de l'hypnose qu'il retient la position couchée du patient sur un lit derrière lequel il reste assis. (Freud, 1925, id)
"On ne peut surestimer l'importance de l'hypnose pour le
développement de la psychanalyse. Au point de vue théorique, la
psychanalyse
gère l'héritage
qu'elle a reçu de l'hypnose".
Freud 1923
Les raisons de l'abandon de cette technique sont nombreuses, complexes et objet de polémiques. Un point nous paraît important, il porte sur le statut des phénomènes hypnotiques. Freud n'utilise que la suggestion post-hypnotique et la régression temporelle dans sa pratique thérapeutique.
Il va découvrir la principale insuffisance de la méthode cathartique: les malades peuvent mentir sous hypnose. Ce fait, trop souvent oublié aujourd'hui, oblige Freud à abandonner sa théorie de la séduction et des traumatismes sexuels précoces. L'hypnose n'est pas un instrument de vérité fiable.
Il découvre également la dimension relative des
phénomènes hypnotiques.
Freud s'exprime ainsi:
"Une suggestion post-hypnotique est un produit de laboratoire, un fait
artificiellement produit".
Freud, 1915.
Malgré cet abandon dans sa pratique clinique, Freud poursuit d'un point
de vue théorique sa réflexion sur l'hypnose. Elle est ici
succinctement résumée
cf:
CHERTOK L. - Freud et les Théories de l'Hypnose: Histoire et Interrogations . Revue de Médecine Psychosomatique, 1976, 18, (2) : 147-161.
Hypnose et idéal du moi.
L'idéal du moi est l'instance psychique qui représente
l'intériorisation par le sujet des figures parentales. Le transfert sur
l'hypnotiseur des fonctions dévolues à l'idéal du moi
explique les phénomènes hypnotiques. L'hypnotiseur occupe la
place des figures parentales, particulièrement celle du père,
d'où son ascendance et son autorité sur le sujet. L'idéal
du moi est l'instance psychique chargée de considérer la
réalité d'une perception. Cette fonction explique la
possibilité des hallucinations hypnotiques.
Hypnose et sexualité.
Le lien unissant l'hypnotiseur à l'hypnotisé est de la même
nature que le lien amoureux. L'hypnose est selon Freud "un état
amoureux sans tendances sexuelles directes".
Hypnose et psychologie collective.
La répression de la sexualité dans l'hypnose est identique à celle observée dans les groupes sociaux. Ainsi Freud peut-il dire: "L'hypnose représente une foule à deux" (Freud, 1921). Cette répression est possible grâce à la toute puissance de l'hypnotiseur qui renvoie l'individu aux stades précoces de l'humanité où les humains vivaient sous l'autorité absolue d'un chef. L'hypnose est possible car elle est la résurgence d'un état ancien entré dans l'héritage phylogénétique des individus.
Hypnose et régression
Les mécanismes de l'hypnose sont possibles grâce à une modification du fonctionnement psychique du sujet. Le transfert hypnotique ramène l'hypnotisé à un stade précoce de son développement.
Ces différentes théories seront reprises par les successeurs de Freud, qui malgré les interdictions de la psychanalyse orthodoxe, continueront l'étude et la pratique de l'hypnose.
FREUD S. -(1891)- Hypnose .
(Traduit par Cotet P., Bourguignon A. Altounian J., Bourguignon O., Rauzy A.)Revue de Médecine Psychosomatique. 1976, 18, (2) : 137-145.
FREUD S. et BREUER J. -(1895)- Etudes sur l'Hystérie .
4e édition (traduction d'Anne Berman), PUF, Paris, 1956.
FREUD S. -(1909)- Cinq Leçons sur la Psychanalyse .
(traduction française Yves Le Lay), Payot, Paris, 1966.
FREUD S -(1915)- Note sur l'Inconscient en Psychanalyse .
in: Métapsychologie, (traduction J. Laplanche, J.-B. Pontalis, J.P. Briand, M.Tort), Gallimard, 1968.
FREUD S. -(1921)- Psychologie Collective et Analyse du Moi .
in: Essais de Psychanalyse. Payot, Paris, 1950.
FREUD S. -(1925)- Sigmund Freud Présenté par Lui-même .
(Traduit par F. Cambon), Gallimard, Paris, 1984.
Voir: