Hypnose et sommeil
NON, l'hypnose n'est pas une sorte de sommeil
Introduit par le braidisme, ce lien entre l'hypnose et le sommeil n'a pas été confirmé par les moyens électrophysiologiques modernes. Les tracés électroencéphalographiques réalisés chez des sujets hypnotisés, ne montrent pas les signes électriques du sommeil.
De plus, l' amnésie post-hypnotique n'est pas obligatoire, elle doit être suggérée, directement ou indirectement, pour se produire plus facilement.
L'hypnose et l'oubli au réveil vont être fréquemment associés, car l'état hypnotique à cette époque implique une amnésie (suggestion indirecte contextuelle).
L'hypnose confirme ainsi le présupposé théorique de l'expérimentateur: il observe chez l'hypnotisé les phénomènes attendus.
Milton H. Erickson a montré que l'amnésie n'est pas spécifique de l'hypnose. Il a provoqué des "amnésies structurées" (structured amnesia) lors de conversations en apparence banales. Pour cela, il attire au début de l'entretien l'attention du sujet sur un thème quelconque, par exemple: "est-ce qu'il y a beaucoup de circulation sur les routes aujourd'hui?", et ensuite à la fin de l'entretien,
il: " réoriente le patient de nouveau sur le même sujet dont
[il a] parlé au début de la séance, comme si rien du tout
n'était intervenu entre temps. [...].Ainsi le patient peut très
souvent quitter la séance sans en avoir le souvenir".
ERICKSON H. M.-
L'Hypnose Thérapeutique, Quatre Conférences
. ESF, 2ème éd (traduit par J.A. Malarewicz et J. Fleiss), Paris,
1986
Les mythes ont la vie dure et malgré ces faits, au-delà des fausses similitudes physiologiques, des auteurs récents trouvent qu'il existe une similitude "d'ordre psychologique" entre le sommeil et l'hypnose. Ainsi Gill en 1972 parle "d'état voisins" (cf GILL M. M. -(1972)- L'Hypnose, Etat de Conscience Modifié et Etat de Régression. (Traduit par Kalmanovitch J. et De Saint Basile E.) Revue de Médecine Psychosomatique. 1976,18 ,(2) : 181-193. )
Ces comparaisons utilisent des concepts psychanalytiques et montrent, dans l'hypnose comme dans le sommeil et le rêve,
"un changement dans le fonctionnement de la pensée au profit d'une organisation qui se rapproche du processus primaire"
Gill , id.
C'est le rapprochement de l'hypnose avec le sommeil qui permet à certains expérimentateurs d'utiliser l'hypnose médicamenteuse . L'hypnose définie comme un sommeil provoqué serait facilitée par l'utilisation de substances chimiques. Ce sont les fameuses cures de sommeil dérivées de la pratique de l'hypnose. L'hypnose médicamenteuse utilisait un mélange de scopolamine et de chloralose appelé scopochloralose. Certains ont utilisé de faibles posologies de chloroforme, puis ce sont surtout les barbituriques comme le pentothal qui étaient donnés pour provoquer le sommeil.
Sans nier l'intérêt de ces rapprochements, il nous paraît important de repérer leur élaboration historique et leur influence sur le déroulement de la transe. Parallèlement au développement de la théorie du sommeil, la transe hypnotique se modifie. Historiquement, La crise de Mesmer avec ses convulsions est en train de disparaître au profit d'une phénoménologie évoquant effectivement le sommeil. Cette modification n'a pas été soudaine, elle commence avec Puységur . Le terme de somnambulisme , comme celui d' hypnotisme , est une référence au sommeil.
Pour mieux décrire la phénoménologie hypnotique de l'époque, voici le récit d'une transe réalisée par le Dr. Azam(1860), professeur à l'école de médecine de Bordeaux.
"Mlle marie X..., âgée de 22 ans, rue Arnaud-Miqueu, à
Bordeaux, ouvrière en orfèvrerie, est grande et bien
constituée, d'un tempérament nerveux, mais n'a jamais eu
d'attaque de nerfs; sa santé a toujours été bonne; elle
porte sur le visage les traces peu apparentes d'une paralysie faciale. Assise
sur une chaise ordinaire, je la prie de regarder une clef, un lancetier, un
objet quelconque un peu brillant, placé à quinze à vingt
centimètres au-dessus de ses yeux. Après un temps qui varie d'une
minute et demie à trois minutes, jamais plus, ses pupilles ont des
mouvements oscillatoires, son pouls s'abaisse, ses yeux se ferment, son visage
exprime le repos. Immédiatement après, ses membres gardent les
positions données, et cela avec une extrême facilité,
pendant un temps que j'ai fait durer jusqu'à vingt minutes, sans la
moindre fatigue. Elle a gardé plusieurs fois les bras en avant, les
pieds élevés au-dessus du sol, assise seulement sur le bord de la
chaise, et je ne cessais l'expérience que lorsque j'y étais
engagé par l'extrême accroissement du pouls. Chez elle,
l'anesthésie dure de quatre à cinq minutes; j'ai rarement vu chez
les autres sujets cette période aussi courte.
Voici les moyens employés pour m'assurer de l'insensibilité:
pincements violents, ammoniaque sous le nez, barbes de plumes dans les narines,
chatouillement de la plante des pieds, transfixion d'un pli de la peau par une
aiguille, piqûre subite dans les épaules, etc."
in
G. DE LA TOURETTE-
L'Hypnotisme
. Plon.Paris, 1887.
A l'époque de Mesmer et de Puységur, le sujet est souvent debout. Ici, Mlle X est assise, ce qui est plus conforme avec l'idée de calme lié au sommeil. Il faudra attendre le XXème siècle pour que se répande la position allongée.
Les phénomènes décrits sont considérés implicitement comme objectifs et secondaires à la fixation visuelle qui produit automatiquement le sommeil. Le Dr. Azam parle de "mouvements oscillatoires des paupières", mais il ne précise pas si l'objet fixé par la patiente a le même mouvement. Le mouvement oculaire est pour lui un signe objectif et il ne semble pas envisager sa production par le protocole d'induction.
Malgré le style précis et scientifique, le merveilleux n'a pas encore disparu de la phénoménologie hypnotique. La patiente décrite ci-dessus garde les positions avec "une extrême facilité", témoignant, pour une jeune ouvrière en orfèvrerie, d'une résistance inhabituelle à la fatigue musculaire . Cela n'est pas sans évoquer les facultés extraordinaires des somnambules de Puységur . Cette vieille idée n'a pas disparu et des travaux modernes auraient prouvé une amélioration de de la force musculaire pendant la catalepsie? Plus loin dans son observation, le Dr. Azam (1860) précise:
"Si, pendant la résolution, je l'invite à me serrer la main, et si en même temps je malaxe les muscles de l'avant-bras, ceux-ci se contractent, durcissent, et la force développée est au moins d'un tiers plus considérable qu'à l'état ordinaire"
Mlle X a d'autres "dons merveilleux" sous hypnose. Après la période d'anesthésie, une hyperesthésie se manifeste:
"Une main nue est-elle placée à quarante centimètres derrière son dos, Mlle X... se penche en avant et se plaint de la chaleur qu'elle éprouve, de même pour un objet froid et à même distance, et tout cela sans que je lui eusse jamais parlé de ces phénomènes décrits par Braid."
"...ma montre est entendue à une distance de huit à neuf mètres, ainsi qu'une conversation à voix très basse."
"Mlle X... enfile rapidement une aiguille très fine et écrit très correctement, un gros livre étant placé entre ses yeux fermés et l'objet
... "Ces expériences, répétées un grand nombre de fois différentes et sur d'autres personnes, arrivent ordinairement au même résultat."
(in La Tourette , id)
La faculté de voir sans le recours des yeux était déjà décrite chez les somnambules de Puységur. Cette vision extra-rétinienne ou para-optique, survivance tenace des facultés surnaturelles des magnétisés, a encore fait au XXème siècle l'objet d'études scientifiques en URSS et aux Etats-Unis. Erickson, en spécialiste de la communication et de la manipulation qu'il était, a montré comment grâce au langage non-verbal, il était possible d'obtenir suffisamment d'informations pour tromper la vigilance de l'observateur et produire de soi-disant facultés extrasensorielles. Une anecdote raconte comment il a abusé J.B. Rhine , responsable du laboratoire de parapsychologie à la Duke University (in ROSEN S. - Ma Voix t'Accompagnera; Milton H. Erickson Raconte . Hommes et Groupes éditeurs, (traduit par S. Fournier), Paris, 1986
Si nous insistons sur ces faits en apparence triviaux, c'est pour illustrer la persistance d'une phénoménologie hypnotique, alors que la théorie à l'origine de celle-ci a perdu toute validité scientifique.