L'Ecole de Nancy
Avec Bernheim, l'école de Nancy a contribué pour une large part à la compréhension de l'hypnose. Aujourd'hui encore, elle exerce une influence décisive . Pourtant cette même école finira par se détourner de l'hypnose au profit d'une nouvelle technique baptisée psychothérapie .
Ce parcours nous intéresse particulièrement car si Bernheim abandonne l'hypnose c'est pour une seule raison: il n'y a pour lui aucun phénomène hypnotique qui ne puisse être produit à l'état de veille. L'état hypnotique perdant toutes ses caractéristiques, il va progressivement être relégué au rang des techniques illusoires et inutiles.
Bernheim commence à s'intéresser à l'hypnose en 1882. Il est alors professeur de clinique médicale, spécialiste des maladies internes. C'est un homme de science rigoureux et observateur. A la différence de Charcot, il réalise lui-même ses inductions.
La doctrine de Bernheim s'oppose point par point à celle de Charcot.
L'état hypnotique est analogue au sommeil naturel, c'est un état physiologique . Il n'est pas propre aux hystériques; tout le monde est hypnotisable à des degrés variables.
Ce qui importe c'est l'ascendance sociale de l'hypnotiseur sur l'hypnotisé.
"L'hypnotisabilité est supérieure chez les gens du peuple,
les cerveaux dociles, les anciens militaires, les artisans, les sujets
habitués à l'obéissance passive.. De nombreuses
pathologies mentales gênent ou empêchent l'hypnose ".
BERNHEIM H. - Hypnotisme, Suggestion, Psychothérapie . Etudes Nouvelles.Doin, Paris, 1891.
Le sommeil hypnotique est provoqué par la suggestion
et les signes cliniques décrits à La Salpêtrière
n'ont plus aucun intérêt. Ils sont tous suggérés par
le thérapeute. Bernheim démontre, par l'expérimentation,
l'inutilité des différentes manoeuvres physiques: compression des
points hystérogènes, passes, ouverture ou fermeture des yeux,
etc.
L'école de la Salpêtrière avait ainsi remarqué
chez les sujets hypnotisés la possibilité de provoquer la
contraction des muscles innervés en appuyant sur le trajet du nerf.
Bernheim démontre l'inexactitude de ce fait: il ne se réalise que
si le sujet hypnotisé comprend par l'imitation, ou par la suggestion, ce
que l'on attend de lui. Les différents procédés, fixation
d'un point brillant, passes, imposition des mains, n'agissent pas par
eux-mêmes, mais par l'idée associée à leur emploi.
Pour l'école de Nancy, ils constituent des suggestions indirectes . La
suggestion, "idée introduite dans le cerveau", est l'unique agent.
L'école de Nancy affirme l'unité des manifestations hypnotiques et la séparation en différentes périodes (léthargique, cataleptique et somnambulique) est un artéfact suggéré par les expérimentateurs.
"Une seule fois, j'ai vu un sujet qui réalisait à la perfection les trois périodes: léthargique, cataleptique, somnambulique. C'était une jeune fille qui avait passé trois ans à la Salpêtrière..." Bernheim id.
Bernheim distingue tout d'abord six degrés dans l'hypnose, puis il en décrit neuf . Il considère sa classification comme étant arbitraire à cause des variations individuelles. Elle est uniquement basée sur l'importance de la suggestibilité. Par exemple, l'impossibilité d'ouvrir les yeux plus facile à obtenir que les hallucinations, correspond donc à un degré de profondeur moindre de l'état hypnotique.
La suggestion provoque l'hypnose. La suggestibilité croit avec la profondeur de la transe.
L'école de Nancy a pour but l'élaboration d'une psychologie expérimentale basée sur l'hypnose. Elle se propose de partir des faits observés, et seulement dans un second temps, d'en faire une synthèse en évitant d'inverser le sens de cette démarche comme cela se fait à la Salpêtrière.
"C'est plus rationnel, car, enfin, un fait bien constaté et
reconnu exact, renverse une théorie aussi ancrée soit-elle. Il
est bon de se rappeler que la pratique est la bête noire de la
théorie! "
VAN VELSEN P. - Hypnotisme, Suggestion, Psychothérapie . Albert Dewit librairie-éditeur. Bruxelles, 1912.
Appliquée à la médecine, cette nouvelle psychologie expérimentale est nommée psychothérapie, terme créé par Hack Tuke., disciple anglais de Bernheim.
L'expérimentation se dirige dans deux directions principales. La première est polémique à l'égard de L'école de Charcot et reprend point par point les phénomènes hypnotiques de la Salpêtrière pour montrer qu'ils ne sont pas des phénomènes physiologiques obligatoires mais le résultat d'une suggestion. La démonstration est sans appel tant les faits sont probants. La deuxième direction est l'étude de la suggestion. Elle débouche sur la loi de l'idéo-dynamisme .
Cette nouvelle science se fixe la tâche d'expliquer:
"l'action du psychique sur l'organisme"
Van Velsen, id. .
L'hypnose est la mise en sommeil de la volonté et des instances supérieures du psychisme. Elle libère un automatisme psychologique ou idéodynamique . La suggestibilité, favorisée par cet état, s'explique par la propriété des idées à se transformer de manière réflexe en acte ou sensation. Bernheim illustre ce mécanisme par de nombreux exemples, montrant comment une idée peut devenir une sensation (réflexe idéo-sensoriel ) , un mouvement (réflexe idéomoteur ) ou une émotion (réflexe idéo-sensitif ). Il explique ainsi l'effet du placebo où l'idée de guérison produit celle-ci. De même que l'idée du citron produit un afflux de salive, l'idée d'un bon repas provoque la faim, l'idée des vomitifs provoque un vomissement, etc.
L'idée suit un cheminement psychique calqué sur l'arc réflexe neuronale.
"Toute cellule cérébrale actionnée par une idée, actionne à son tour les fibres nerveuses qui doivent réaliser cette idée."
Bernheim ,id.
Il y a trois étapes à ce processus. La suggestion présente une idée au cerveau. La suggestibilité est la faculté que possède le cerveau d'accepter cette idée. La réalisation de l'idée est la conséquence réflexe de l'acceptation.
La suggestibilité est un phénomène naturel existant à des degrés variables chez tous les individus. L'induction utilise la suggestibilité normale du sujet pour provoquer le sommeil hypnotique. L'approfondissement de l'hypnose est le corollaire de l'accroissement de la suggestibilité.
"Il y a exaltation de l'excitabilité réflexe idéo-motrice qui fait la transformation inconsciente, à l'insu de la volonté, de l'idée en mouvement..." Bernheim id. .
Le somnambulisme, stade de suggestibilité maximale, n'est que l'exagération de phénomènes psychologiques existant chez le sujet à l'état de veille.
"Supprimez l'état de conscience, supprimez l'activité cérébrale volontaire, et vous aurez le somnambulisme... "Bernheim
Cette conception, poussée à son terme, dépouille progressivement l'hypnose de tout phénomène particulier. Bernheim va logiquement passer d'une conception étatiste héritière du braidisme, où l'hypnose est un état psychique particulier proche du sommeil, à une conception non-étatiste.
En 1917 il écrit:
"tous ces phénomènes ne sont pas fonction d'un état
spécial, dit hypnotique; c'est qu'on peut les provoquer à
l'état de veille chez des sujets qui n'ont jamais été
endormis et n'ont vu endormir personne" ...:
" Il n'y a pas d'hypnotisme, il n'y a que de la
suggestibilité".
Bernheim in CHERTOK L. - L'Hypnose. Théorie, Pratique et Technique . Payot, 2ème édition remaniée et augmentée, Paris,1989.
Les signes du sommeil hypnotique comme l'immobilité, la passivité, la détente, sont eux aussi le résultat d'une suggestion et non le reflet d'un état, leur présence n'est pas nécessaire à l'obtention des autres phénomènes. Cela explique que la victoire des thèses de l'école de Nancy sur celles de la Salpêtrière entraînera une perte d'intérêt pour l'hypnose. Si Bernheim garde une ambiguïté et n'est pas aussi catégorique, en admettant parfois une petite différence entre hypnose et suggestion, certains de ses disciples, ceux de la "nouvelle école de Nancy" , et à leur tête le fameux Emile Coué , n'utilisent plus que l'art de la suggestion.
Le thérapeute utilise sa "créditivité" et la "suggestibilité" du patient pour permettre à "l'idée" d'avoir l'effet thérapeutique escompté. Ce mécanisme psycho-physiologique de transformation de l'idée en acte est avant tout interne au sujet, et la nouvelle école de Nancy remplace le terme de suggestion par celui d'auto-suggestion .
Il y a comme nous l'avons déjà constaté, une influence nette de la théorie sur la pratique hypnotique, mais c'est la première fois dans l'histoire de l'hypnose qu'une telle influence est reconnue. Les procédés utilisés implicitement par les magnétiseurs et les élèves de Charcot sont maintenant explicites.
Les procédés antérieurs, baquets, aimants, pressions des zones hypnogènes, n'agissent pas par eux-mêmes mais par l'idée à laquelle ils sont associés. Bernheim propose de simplifier la technique en véhiculant l'idée avec son support naturel: le langage . L'école de Nancy propose une utilisation du langage qui optimise son efficacité suggestive. Bernheim sait être plus ou moins autoritaire, utiliser les suggestions directes ou indirectes, jouer sur les temps de conjugaison, associer les différents interlocuteurs présents, etc.
A titre d'exemple, voici une induction hypnotique réalisée par Bernheim chez un jeune de 19 ans présentant un violent mal de tête :
"Vous allez vous endormir et être débarrassé de votre
mal de tête. Voila déjà le sommeil qui vient"
Le malade rit.
"Ah vous pouvez rire. Plus de douleur! Le sommeil est de plus en plus
profond!"
Se tournant vers nous.
"Il n'entend plus que moi. Le voila pris!"
Le sujet rit de plus belle, d'un rire incrédule.
"Dites donc mon ami, vous allez vous endormir. Je ne suis pas ici pour
m'amuser et je n'ai pas de temps à perdre. Dormez! Cette fois-ci, vous
dormez..".
Bernheim in CARROY J. - La "Psychologie" de l'Ecole de Nancy: une Psychothérapie de Groupe par le Langage . Psychologie Médicale. 1987, 19, (2) : 233-235.
Rapidement, Bernheim va obtenir l'état hypnotique souhaité et il pourra suggérer au sujet la disparition de ses maux de tête. L'idée transmise par Bernheim est avant tout celle du sommeil. Pour être correctement appliquée, la suggestion doit être énoncée clairement, sans confusion possible, et doit être répétée.
"Le système à suivre est bien simple: on se pose avec autorité, on commande, on ne dépense pas beaucoup de mot,..." Van Velsen id.
Ceci est valable pour les personnes peu instruites, habituées à obéir. Pour les autres il faut être plus permissif et les "aider sans forcer". Suivant les cas, Bernheim utilise des suggestions douces ou des suggestions dites sur un ton d'autorité.
Dans l'exemple ci-dessus, il commence par une suggestion douce, mais comme le sujet réagit en riant, il passe à une suggestion autoritaire. Puis il ne s'adresse plus au sujet, il parle de lui à la troisième personne, ce qui permet d'éviter une critique. Cette technique évoque les démonstrations publiques de Charcot où le sujet présente les manifestations décrites au public.
Le deuxième facteur important est la concentration du sujet: il doit être intéressé et mobilisé par l'induction. Aussi, en début d'induction, attire t-on son attention sur le rôle curateur du sommeil.
Pour appuyer l'efficacité d'une suggestion, il est possible de la lier à un phénomène en train de se produire. Ici Bernheim accepte verbalement le rire du patient "Vous pouvez rire", pour ensuite formuler la suggestion de sommeil. En utilisant une terminologie moderne, Bernheim fabrique un lien illusoire entre un premier phénomène (le rire) et l'apparition du sommeil et de l'analgésie. Ce procédé est connu et décrit à cette époque. Freud, en 1891, l'utilise pour renforcer la suggestion thérapeutique qu'il lie "à une action ou une intervention au cours de l'hypnose". Il donne l'exemple suivant: "J'appuie dessus" (il appuie sur la zone douloureuse du patient), puis il énonce: "et la douleur est partie"
FREUD S . -(1891)- Hypnose .( Traduit par Cotet P., Bourguignon A. Altounian J., Bourguignon O., Rauzy A.)Revue de Médecine Psychosomatique. 1976, 18, (2) : 137-145.
Les procédés de la Salpêtrière sont utilisés délibérément. Bernheim entretient dans son hôpital une "atmosphère suggestive" , il fait attention à tout ce qui renforce son autorité, il utilise les phénomènes d'imitation, avec des malades déjà formés devant les nouveaux.
Les règles d'utilisation de la suggestion sont toujours enseignées par les hypnotiseurs modernes. A titre d'exemple, la méthode d'induction décrite par Bernheim en 1884 est reproduite dans "l'hypnose" de Chertok , dans le chapitre des techniques d'induction. Elle résume bien la pratique de l'école de Nancy.
"Regardez-moi bien et ne songez qu'à dormir. Vous allez sentir une
lourdeur dans les paupières, une fatigue dans vos yeux; vos yeux
clignotent, ils vont se mouiller; la vue devient confuse ; les yeux se ferment.
Quelques sujets ferment les yeux et dorment immédiatement. Chez
d'autres, je répète, j'accentue davantage, j'ajoute le geste ;
peu importe la nature du geste. Je place deux doigts de la main droite devant
les yeux de la personne et je l'invite à les fixer, ou avec les deux
mains je passe plusieurs fois de haut en bas devant ses yeux; ou bien encore je
l'engage à fixer mes yeux et je tâche en même temps de
concentrer toute son attention sur l'idée du sommeil.
Je dis: "vos paupières se ferment, vous ne pouvez plus les
ouvrir. Vous éprouvez une lourdeur dans les bras, dans les jambes; vous
ne sentez plus rien, vos mains restent immobiles, vous ne voyez plus rien; le
sommeil vient"
Et j'ajoute d'un ton un peu impérieux: "dormez"
Souvent ce mot emporte la balance; les yeux se ferment; le malade dort.
Bernheim in CHERTOK L. - L'Hypnose. Théorie, Pratique et Technique . Payot, 2ème édition remaniée et augmentée, Paris,1989.
Les principaux éléments des inductions modernes sont déjà présents. Les suggestions sont construites en commençant par les plus faciles à obtenir pour aller aux plus complexes. Le thérapeute tient compte de la réponse observée chez le sujet avant de proposer une autre suggestion qui s'appuie sur une réponse positive. "Vos paupières se ferment", accepté par le sujet, appuie la deuxième suggestion "vous ne pouvez plus les ouvrir". Partir d'une réponse obtenue, structure une séquence d'acceptation où les suggestions qui suivent immédiatement sont facilement acceptées.
Certes, comparée aux méthodes modernes, l'induction est directive et autoritaire mais cela doit être replacé dans le contexte socio-culturel de l'époque où le médecin occupe une position différente qui lui permet plus facilement cette directivité. La principale différence avec les techniques actuelles est la comparaison de l'état hypnotique avec le sommeil, mais là encore cela reste conforme avec l'idéologie dominante de l'époque. Aujourd'hui il est plus volontiers fait allusion à un état de détente et de relaxation, peut-être parce que les patients sont devenus plus méfiants et acceptent moins l'idée de dormir devant leur médecin ...
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