Le chamanisme et l'hypnose
Les comportements de transes sont nombreux en dehors de l'hypnose et de la culture occidentale moderne. La crise de possession des adeptes du vaudou haïtien, le voyage mystique des chamans, la communication avec les dieux chez de nombreuses ethnies africaines sont des exemples parmi d'autres. Une comparaison voire même une identification est souvent établie la phénoménologie hypnotique occidentale et les transes, souvent religieuses décrites par les ethnologues.
Il s'agit d'un sujet vaste et difficile et nous ne l'aborderons que succinctement. Ici, le but est d'aborder ce thème à la lumière du concept de cadre pour souligner son intérêt dans la description du phénomène de la transe quelle que soit son contexte culturel.
La description des conduites de transe par les anthropologues a connu les mêmes avatars que celle de l'hypnose. Les modèles pathologiques et tout particulièrement celui de l'hystérie individuelle ou collective ne permettent pas de saisir les particularités de ces conduites et ils ont été abandonné (Heush). De même, les phénomènes observés présentent une diversité trop importante pour pouvoir servir de base à une description. Enfin, il existe une influence des modèles culturels, et la transe varie d'une société à l'autre.
Les seuls caractéristiques générales de ces conduites sont résumées ainsi par Rouget (in Heush) :
La personne en transe 1/ n'est pas dans son état habituel. 2/ sa relation avec le monde qui l'entoure est perturbée. 3/ Elle est en proie à certains troubles neurophysiologiques. 4/ Ses facultés sont réellement ou imaginairement accrues. 5/ cet accroissement se manifeste par des actions ou des conduites observables du dehors.
Les dispositifs inducteurs sont eux aussi très variables. Ils existent des rituels codifiés dont il est difficile d'extraire des points en commun. Certains font appels à des chefs de culte pour le déclenchement et la conduite de la transe, d'autres pas. Les rituels sont par exemple des offrandes de lait aux esprits, l'utilisation d'instruments de musique, la récitation d'incantation, des sacrifices d'animaux, etc. La musique est fréquente dans le déclenchement de la transe et certains ont voulu y voir une action mécanique, physiologique. En fait aucun rythme, son, ni instrument particulier ne peuvent être repérés (Heush). Face à cette absence de dénominateur commun tangible nous pouvons émettre l'hypothèse que le seul point en commun à tous ces rituels est leur codification. Peu importe le code mais il est indispensable car il indique le début de la transe. Les dispositifs inducteurs de transes répondent à la définition de Goffman des conventions de phasages. Nous émettons l'hypothèse que la notion de cadre peut aussi être utilisée pour la description de ces transes. La mise en place du rituel ouvre une parenthèse et l'individu modifie sa réalité, c'est à dire qu'il utilise un nouveau cadre construit à partir de ses mythologies et de ses croyances spécifiques.
Pour étudier cette religion primitive, nous avons utilisé l'ouvrage de Mircea Eliade: Le chamanisme et les techniques archaïque de l'extase (1968). Eliade défini le chamanisme comme une mystique, une magie, et une religion au sens large du terme. Il est répandu avec différentes variantes sur l'ensemble du globe, la Sibérie, le Tibet, la Chine, l'Océanie, les Amériques du sud et du nord en sont les principaux groupes. La caractéristique commune est la présence du chaman. Il est à la fois prêtre, magicien, médecin et mystique, et surtout, c'est un spécialiste de la transe.
Les transes chamaniques n'ont pas de caractéristiques fixes observables . Certaines sont calmes et au contraire, il existe des formes avec une agitation et des cris.
Les rituels de déclenchement de la transe sont très variables selon les groupes ethniques. Nous pouvons citer le cas du chaman Yakoutes. Il fixe au préalable des courroies à ses épaules et les autres personnes en tiennent les extrémités puis il regarde fixement le feu du foyer, il bâille, il pousse des hoquets spasmodiques, il est secoué par intervalle de tremblements, il endosse son costume chamanique et il bat tout doucement du tambour. Au bout d'un moment son visage pâlit, sa tête tombe sur sa poitrine, ses yeux se ferment à demi.
C'est le contenu subjectif de la transe qui permet d'établir des liens entre toutes les variétés du chamanisme. Le "voyage" de l'esprit quittant le corps est une constante. Les thèmes et les symboles en sont très riches avec des variations culturelles. Pendant ce voyage, le chaman voit des paysages irréels, les esprits des morts, les démons de la nature, etc. Son esprit peut se transformer en ours en oiseau ou en toutes sortes d'animaux. Avec cette nouvelle identité pendant la transe, il peut parler le langage des animaux ou celui des esprits.
Nous retrouvons la structure de la transe hypnotique:
- L'absence d'une phénoménologie observable fixe, l'importance de la dimension subjective de l'expérience, et le passage d'une réalité habituelle à une nouvelle réalité pendant la transe.
- Des dispositifs inducteurs qui rappellent les conventions de phasages suffisantes pour les individus entraînés à l'hypnose.
C'est pourquoi il est intéressant d'étudier la formation et le recrutement des chamans. Comment deviennent-ils des professionnels de la transe?
Les voies de recrutement prennent de nombreuses modalités culturelles. Parfois c'est une transmission héréditaire mais elle est rarement suffisante, elle doit être complétée par la survenue de différents événements qui vont permettre la désignation du nouveau chaman. Ils sont aussi variés que la chute d'un météorite ou de la foudre près du candidat, un rêve, la désignation par un chaman confirmé, la survenue spontanée d'une transe, etc. A partir de ce moment le candidat sait qu'il a été "appelé par les dieux". Le monde va progressivement prendre deux significations. Il se prépare à quitter le monde profane habituel (cadre primaire) pour entrer dans un nouveau monde spirituel (cadre modalisé). Il devient sensible à certains signes, il voit la nature, les animaux, ses proches d'une nouvelle manière. Ses rêves peuvent devenir une source d'information, mais aussi la branche de l'arbre qui se casse, l'oiseau qui crie au-dessus de lui. Il interprète les événements avec un nouveau cadre. La plupart du temps ses aînés lui délivrent une formation poussée associée à un régime plus ou moins drastique comportant des périodes de jeûne et d'isolement. Le monde des esprits y est décrit en détail (construction du cadre modalisé).
Le déclenchement de la transe est l'aboutissement d'un long processus. Le candidat apprend par étapes à voir sa réalité sous deux aspects désignés par Mircea Eliade, réalité profane et réalité spirituelle. Il utilise dans sa vie quotidienne deux cadres différents. Sa formation lui permet de construire un cadre spirituel de plus en plus étoffé. Il entre dans une nouvelle réalité. Le déclenchement de la transe sera l'abandon total d'une référence au cadre profane pour entrer totalement dans une réalité spirituelle.
La comparaison des transes chamaniques avec l'hypnose est sans doute délicate compte tenu de la différence des contextes. En utilisant la théorie du cadre la transe chamanique peut être considérée comme transe hypnotique profonde.
Toutefois il convient d'éviter d'établir des rapprochements trop rapides. Nous rappelons ici qu'à juste titre Erickson pose la question d'une éventuelle différence entre l'hypnose expérimentale et thérapeutique. Erickson à néanmoins comparé les comportements des transes à Bali avec l'hypnose (in Rosen). Si un tel rapprochement mérite déjà une prudence, il y a tout lieu de redoubler cette prudence avec le chamanisme. Nous proposons une hypothèse qui mériterait sans doute d'être plus approfondie.
Voir :