Avec les concepts de cadre (ou de réalité) et de changement (cf. : Le cadre, l'hypnose et la psychothérapie ont une structure superposable. Cela permet sans doute d'éclairer le rôle de l'hypnose dans l'émergence historique de nombreux courants psychothérapeutiques.
Le parallélisme entre psychothérapie et hypnose peut se formuler simplement : l'hypnose amène le patient à expérimenter un changement pendant l'état hypnotique; la psychothérapie amène le patient à vivre un changement dans son existence; dans les deux cas le thérapeute communique pour favoriser ce changement.
***La communication du thérapeute agit sur la réalité du patient qu'il s'agisse d'une réalité hypnotique ou d'une réalité quotidienne. Il n'est pas étonnant de constater que "communication hypnotique" et "communication thérapeutique" se superposent. La conduite de la transe qui va durer quelques minutes (parfois beaucoup plus) et celle de la thérapie qui va durer un certain temps suivent les mêmes principes.
***Avec le concept de réalité de Watzlawick (ou la notion de cadre), hypnose et psychothérapie deviennent un même processus.
A l'appui de ce rapprochement, rappelons que tous les outils utilisés en hypnose peuvent l'être sans hypnose. Il s'est ainsi développé une "Hypnose sans hypnose". Il devient alors possible de comprendre pourquoi la pratique de l'hypnose est un apprentissage pour le psychothérapeute.
La communication entre le patient et le thérapeute est le moteur du soin, elle doit permettre de construire un cadre (hypnotique ou thérapeutique). Dans ce cadre particulier, le patient va pouvoir faire telle ou telle chose, expérimenter telle ou telle sensation, modifier sa "vision des choses", développer un apprentissage, etc.
Cette communication est un outil mis au service d'un soin. C'est un outil efficace car les cadres thérapeutiques ou hypnotiques, lorsqu'ils sont bien construits, sont propices à provoquer un changement chez le patient. Ou formulé différemment, ces outils permettent au patient d'expérimenter un changement.
Le cadre (niveau relationnel de la communication) est vide de contenu. En soi l'hypnose n'a rien de thérapeutique, en soi une relation soignant-soigné n'a rien de thérapeutique.
L'hypnose thérapeutique nécessite un modèle psychothérapeutique pour remplir le cadre d'un certain contenu.
En pratique, un modèle n'a de valeur que s'il est un outil efficace pour un patient donné. Les "théories" sont indispensables pour ce qu'elles permettent de faire faire. La théorie (outil) est utile selon l'objectif poursuivi (stratégie).
Ce pragmatisme ne s'entend que d'un point de vue pratique : le résultat obtenu par le patient. Il faut également tenir compte des aspects plus théoriques et éthiques, c'est à dire que même si le patient peut obtenir un soulagement de son symptôme avec un pseudo-thérapeute qui se réfère à des théories charlatanesques, magigues ou ésotériques, cela confère certes une efficacité thérapeutique à cette théorie mais cela ne lui donne aucune valeur éthique ou scientifique. Toutes les théories peuvent être utilisées en pratique comme autant de métaphores utiles mais toutes ne se valent pas.
L'hypnose est une rupture de la réalité du patient.
Cette réalité se construit en relation avec différents objets : la réalité est relationnelle;
par exemple les expériences de caissons sensoriels qui, supprimant "les relations sensorielles" peuvent entraîner déréalisation et dépersonnalisation illustrent ce fait
La réalité se construit avec une mise en relation avec le corps, le temps, l'espace, les perceptions auditives, visuelles, le passé, l'entourage, les symptômes, la maladie, etc.
Rappelons ici quelques textes classiques qui peuvent nous aider à mieux saisir cette dimension "communicationnelle" et sociale de la construction de la réalité :
WATZLAWICK P -(1988)- Les Cheveux du Baron de Munchausen. Psychothérapie et "Réalité".
Seuil, 1991.
GOFFMAN E. -(1974)- les Cadres de l'Expérience.
Ed minuit, 1991 .
HALL T.E. -(1966)- La Dimension Cachée.
Seuil, 1971.
(La proxémie, la comparaison de la perception de l'espace et des couleurs selon les cultures, la perception des sonorités du langage parlé, etc.)
La transe hypnotique va proposer une rupture avec certains des éléments de la réalité habituelle (cadre primaire).
Par exemple en reprenant des phénomènes hypnotiques classiques:
- En modifiant la "réalité corporelle" nous obtenons anesthésie, sensation de chaleur, détente,
- En modifiant la "réalité temporelle" : modification de la perception de la durée, régression temporelle, projection dans le futur, etc.
- La "réalité spatiale" : possibilité d'être ailleurs, etc.
- La "réalité perceptive" : hallucinations visuelles, auditives, etc.
La réalité est une relation avec quelque chose : elle est une communication. La communication thérapeutique peut modifier la réalité en agissant sur les relations qui participent à la construction d'une réalité.
En hypnose, le passage d'une réalité à une autre est plus ou moins important et subjectivement, cela se traduit par le phénomène de la dissociation (synonyme de co-conscience) ou deux réalités coexistent ; Si la réalité hypnotique devient l'unique ou quasiment l'unique réalité, alors nous avons une transe profonde.
Nous citons en vrac quelques possibilités pour montrer le parallèle qu'il est toujours possible de faire entre la construction du cadre thérapeutique et la construction du cadre hypnotique.
Aucune de ces possibilités n'est à être privilégier (verbal, non-verbal; directif, non-directif, explicatif ou non, etc.). Ce sont des outils mis à la disposition du thérapeute.
Pour construire son cadre de travail, le thérapeute peut privilégier la communication verbale ou non verbale (gestes, postures, mimiques, intonation, etc.). Il peut aussi jouer sur la simultanéité des deux modes de communication. Le langage non-verbal est plutôt du coté d'une communication analogique de l'information et il est essentiel pour la construction de la relation, alors que le langage verbal est plutôt du coté d'une communication digitale et sert surtout à préciser le contenu.
Cette dichotomie du langage avec d'un coté le non-verbal , l'analogique et la relation et de l'autre côté le verbal, le digital et le contenu, est souvent présentée d'une manière absolue avec deux types séparés de messages. A notre avis cette séparation est très grossière et elle n'est pas une vérité linguistique (par exemple de nombreuses mimiques ou des gestes ont un sens codé et variable selon les cultures), mais cela a un intérêt pratique.
oframe/ocomethy.html#lang
Le jeu offert au thérapeute par l'utilisation de ces "deux langages" lui donne surtout la possibilité de construire son cadre thérapeutique et hypnotique. Dans les deux cas, les utilisations se recoupent.
Prenons un exemple simple: le thérapeute utilise un débit verbal un peu plus lent à chaque fois qu'il propose au patient un changement. Cette modification peut être modeste et peut passer inaperçue. A l'intérieur du cadre thérapeutique cela construit un cadre ou, pour simplifier : "ce je dis vous pouvez l'utiliser; je vous suggère de..."
Ce cadre mis en place au début avec des suggestions plus directes pourra ensuite être propice à la formulation de suggestions beaucoup plus indirectes. Il pourra ainsi être repris dans une technique de saupoudrage. Voir oframe/oherick.html#saupoud
Mais l'important ici est que cela peut tout à fait être utilisé avec ou sans hypnose.
Il y a là encore une dichotomie classique (et aussi à relativiser) sur laquelle le thérapeute va pouvoir s'appuyer pour rendre plus pertinente sa communication. La position haute est une position d'autorité. Elle donne à celui qui la tient la direction et le contenu de l'interaction. Elle est aussi une position de savoir. La position basse est le contraire, et celui qui l'occupe parait en "infériorité" pour l'interaction donnée.
Cette division commode en pratique permet d'éviter l'escalade symétrique où les deux interlocuteurs tentent d'occuper la position haute. Le but dans un cadre thérapeutique est de maintenir une relation complémentaire.
Cette division permet surtout de mieux contrôler le cadre (ou le niveau relationnel) en laissant si besoin l'interlocuteur occuper une position haute en ce qui concerne le contenu. C'est le paradoxe de la position basse qui comme l'ont montré Watzlawick et coll. est en fait une position de pouvoir. En adoptant une position basse pour le contenu le thérapeute peut construire une relation complémentaire et occuper une position haute au niveau relationnel (le cadre de la relation).
Et là aussi ces notions sont commodes tant pour la conduite de la thérapie que pour la conduite de la transe hypnotique.
Prenons un exemple caricatural: le patient revient systématiquement dans son discours à des souvenirs passés douloureux. Le thérapeute occupant une position haute insiste et argumente qu'il faut mettre cela de côté et parler plutôt de projets, de l'avenir, etc. Le patient résiste à la suggestion directe et il argumente son point de vue. Arguments contre arguments, il s'installe une escalade symétrique peu propice à construire un cadre de soins.
En abandonnant la position haute sur le contenu (ici les souvenirs douloureux) le praticien peut reprendre l'initiative sur la relation et la construction du cadre. "Installez vous confortablement dans votre chaise et racontez moi ce qui vous est arrivé..." La suggestion d'un échange confortable (niveau relationnel) passe d'autant plus facilement que le choix du contenu est laissé au patient. C'est l'ouverture pour un recadrage possible : ces souvenir douloureux peuvent être remémorés plus agréablement.
Avec l'hypnose, imaginons le thérapeute avec ce même patient. Il propose une transe hypnotique directive : "je compte jusqu'à 10... 1, 2, 3,... Votre main devient plus légère... Elle monte... Vous retrouvez un souvenir agréable..."
Mais le patient retourne à des souvenirs douloureux...
Cette fois-ci le thérapeute adopte une position plus basse quant au contenu pour reprendre une position plus haute quant au cadre (ce qui illustre au passage le paradoxe de l'hypnose non directive).
"... Vous retrouvez un souvenir... Un souvenir de votre choix...
Et pendant ce temps votre respiration peut devenir plus calme... "
Position haute ou basse dans l'interaction générale de la psychothérapie, ou hypnose directive ou non-directive, sont des notions identiques du point de vue de la construction du cadre (psychothérapeutique ou hypnotique).
Autre exemple d'attitudes possibles qui illustrent le parallélisme entre hypnose et psychothérapie.
Il est possible d'opter pour une psychothérapie explicative. L'objectif du soin est formulé clairement pouvant prendre la forme d'un contrat explicite, d' un nombre de séances défini. Il est procédé régulièrement à une vérification de l'avancement de la thérapie. Le patient reçoit des explications sur ce qui lui est proposé, etc.
Le contraire est tout aussi possible. Le thérapeute reste flou, ses explications sont confuses et le déroulement de la thérapie paraît surprenant et imprévisible.
Dans un cas le patient est pleinement associé à la construction du cadre thérapeutique, dans l'autre le thérapeute prend l'initiative et le contrôle de la construction du cadre.
La construction du cadre hypnotique peut également suivre le même schéma avec une explication préalable claire et une description des exercices hypnotiques et des objectifs, un échange après la transe pour reprendre et vérifier son déroulement mais le contraire peut selon les situations être préférable.
Outils classiques de la psychothérapie, la prescription de tâches est une action proposée au patient qu'il réalisera en dehors du cadre thérapeutique. La similitude est flagrante avec la suggestion post-hypnotique, action proposée au patient et à réaliser après la transe hypnotique.
Plus généralement tâches et suggestions se rejoignent quant à leur modalité et leur objectif. Elles peuvent être directes, indirectes, paradoxales, etc.
La liste des modalités de construction des cadres hypnotique ou thérapeutique est longue. Toutes ces attitudes sont autant de choix offerts au thérapeute. Brièvement:
-Prudente, confortable, préservant le patient, empathie+++, - Brutale, malmenant le patient. - Idem
L'objectif thérapeutique peut être modeste, visant un petit changement. Au contraire, il peut être plus ambitieux avec un remaniement, un changement plus large.
Idem pour la transe hypnotique. Elle peut être légère et viser un changement et une réorientation limitée; elle peut être profonde et proposer une réalité éloignée de la réalité "primaire".
Quelques remarques.
Le parallélisme entre la construction du cadre hypnotique et la construction du cadre thérapeutique est un parallélisme général, structurel.
Pour un patient donné une attitude prise à un moment du soin peut être abandonnée à un autre moment et une attitude prise pour construire le cadre thérapeutique ne l'est pas forcément pour construire le cadre hypnotique. Exemple: un cadre thérapeutique empathique préservant le patient n'empêche pas d'utiliser une hypnose "brutale" utilisant la surprise; une transe profonde n'est pas synonyme d'une thérapie avec un objectif de soin important.
De nombreuses attitudes sont possibles. Il n'y a pas de style, de méthode à privilégier. Le choix est grand. Cela est bien sûr fonction du thérapeute et de ses préférences mais cela doit surtout être fonction du patient. Il n'y a pas à dire : "l'hypnose autoritaire doit être remplacée par une hypnose douce et permissive" mais "pour ce patient il est préférable de proposer des suggestions indirectes et permissives et pour tel autre, il vaut mieux être direct et plus autoritaire".
L' important est :
Au niveau tactique :
- Garder le contrôle du cadre (hypnotique ou thérapeutique). Pour éviter l'escalade symétrique le contenu peut être en partie abandonné au patient. Cela doit permettre de garder l'initiative. Le thérapeute propose, le patient dispose.
- Adapter sa communication au fur et à mesure en fonction des réactions observées. le thérapeute doit être concentré sur le patient et avoir conscience de ce qu'il fait. Il a pour cela à sa disposition les concepts (sans doute grossiers mais utiles) des théories de la communication. Il garde ainsi la possibilité d'ajuster, de modifier sa communication et son attitude. "L'hypnose à deux" est à proscrire : la thérapie et l'hypnose ne sont pas faites pour donner du confort et de la détente au thérapeute.
Au niveau stratégique:
Respecter le patient et tenir compte de sa vision des choses, de sa réalité. Rester critique vis à vis des objectifs à atteindre en prenant soin de maintenir son cadre éthique et déontologique.