L'évolution de la querelle des étatistes et des non-étatistes

 


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L'abandon de la phénoménologie classique

Progressivement, la polémique entre étatistes et non-étatistes a évolué. Elle est devenue moins incisive. La recherche initiale était influencée par les théories behavioristes . La querelle portait alors sur l'existence d'un comportement hypnotique spécifique. Cette première étape a confirmé l'essentiel des thèses non-étatistes. Hormis quelques subtilités peu quantifiables par ces méthodes, il ne reste pas grand chose de la phénoménologie hypnotique.

Tous les signes que nous avons décrits dans la transe classique peuvent être provoqués sans hypnose, avec des suggestions plus ou moins directes, réalisées dans des protocoles plaçant les sujets dans une situation particulière. Les comportements hypnotiques sont pour l'essentiel une réponse adaptée à une situation. Ils peuvent être compris en terme d'apprentissage. L'étude comportementale devient insuffisante pour définir la spécificité hypnotique.

Le comportementalisme ne représente plus un modèle suffisant pour étudier l'hypnose. Il a été remplacé par le cognitivisme . Cette fois-ci la querelle porte sur la spécificité des stratégies cognitives utilisées par les hypnotisés. La recherche s'est en quelque sorte déplacée vers l'intra-psychique des sujets. C'est le même mouvement qui est observé à la même époque avec les approches psychanalytiques de l'hypnose.

Les thèses anti-étatistes récentes, représentées par Spanos , ne réduisent plus l'hypnose à une simple suggestion. Elles tiennent compte des modifications des procédures de communication mises en place dans la situation hypnotique, et de la manière dont le psychisme du sujet s'y adapte en utilisant un "fonctionnement" particulier. Actuellement, l'hypnose se définit surtout comme "la mise en jeu d'une activité mentale".

Jean Godin défini ainsi l'hypnose:

"L'hypnose est un mode de fonctionnement psychologique1 dans lequel un sujet, grâce à l'intervention d'une autre personne, parvient à faire abstraction de la réalité environnante tout en restant en relation avec l'accompagnateur."
GODIN J. - Hypnothérapie .Ed. Techniques-Encyclopédie Médico-Chirurgicale, 37820 B50, 1991, 10p.

 

L'oeuf et la poule

La question de la spécificité de l'activité mentale hypnotique perd considérablement de son intérêt. Elle rejoint la question de la primauté de l'oeuf et de la poule. Pour les non-étatistes, ce fonctionnement mental existe dans des situations non-hypnotiques, il n'est donc pas spécifique. Pour les étatistes, si la situation met en jeu ce fonctionnement mental, il s'agit de fait d'un état hypnotique.

Les étatistes estiment que l'état hypnotique est fréquent, qu'il se produit dans de très nombreuses situations comme les états de rêverie éveillée, les exercices de relaxation, l'absorption devant un film cinématographique où il est fait abstraction de la réalité environnante, etc. C'est la transe commune , nous y entrons plusieurs fois par jour. Formulée en termes éricksoniens, elle est un mode de fonctionnement psychique adapté. Le sujet va développer des capacités lui permettant de réagir d'une manière adaptée.

Pour les non-étatistes, les procédures cognitives mises en jeu dans l'hypnose sont fréquentes en dehors de l'hypnose. Il n'y a pas de manifestation hypnotique spécifique, et donc pas d'état hypnotique.

Les deux camps disent la même chose mais le formulent différemment . Plus précisément ils diffèrent sur la définition de l'hypnose. Le débat ne porte plus sur l'existence de certains faits expérimentaux, c'est une querelle de mots et de définitions.

Voici une description de la situation hypnotique donnée par Milton Erickson :

"la transe hypnotique est quelque chose qui se déroule dans le patient. Il s'agit d'un processus de comportement dans lequel les patients modifient leurs relations avec l'environnement; ils modifient leurs relations avec vous et avec tout ce qui se déroule.
La patient assis dans un fauteuil de dentiste modifie sa relation avec la réalité extérieure- avec la fenêtre, le fauteuil et les meubles- Tous ces éléments perdent tellement de leur importance. Il n'y a qu'une chose importante pour ce patient dans ce fauteuil, c'est sa bouche. [...] Le patient ne sent pas les choses non pertinentes pour la situation immédiate, mais il peut expérimenter très intensément une bouche sèche."
ERICKSON H. M. - L'Hypnose Thérapeutique , Quatre Conférences. ESF, 2ème édition, (traduit par J.A. Malarewicz et J. Fleiss), Paris, 1986.

 

Dans cette situation, un étatiste reconnaîtra un état hypnotique, avec le détachement de l'environnement, le mono-idéïsme, alors qu'un non-étatiste y reconnaîtra une situation non-hypnotique mettant en jeu les mécanismes psychiques retrouvés aussi dans l'hypnose. Pour le premier c'est un argument montrant la banalité de l'état hypnotique, pour le second c'est un argument montrant son absence de spécificité et donc son inexistence.

Conséquences pratiques

La situation actuelle de l'hypnose est analogue à celle de l'après-Bernheim. Des concepts psychologiques plus complexes sont venus remplacer celui de suggestibilité.

L'hypnose est utilisée pour les processus psychologiques qu'elle permet de mettre en oeuvre. Ces processus, spécifiques ou non, sont fréquemment utilisés par le sujet dans sa vie quotidienne. L'induction hypnotique devient très courte et rapide; elle ne cherche plus à obtenir les phénomènes classiques et se contente de provoquer l'apparition d'un certain "état d'esprit". A côté de l'hypnose formelle, utilisant une procédure d'induction classique, se développe une hypnose dite "informelle," "conversationnelle" . Le but n'est plus l'apparition de phénomènes classiques, mais uniquement d'amener le sujet dans un état de relaxation avec un détachement relatif vis à vis de l'environnement tout en se fixant sur la communication de l'opérateur. Dans cet état, le sujet "fonctionne " différemment, plus spontanément, et il s'abandonne à son imagination et à sa fantaisie .

A titre d'exemple, voici une induction "moderne" proposée par Jean Godin.

"Maintenant je vais vous demander de vous installer CONFORTABLEMENT, car ce n'est que lorsqu'on est confortable que l'on peut entrer à l'intérieur de soi-même. Vous allez vous souvenir d'un moment AGREABLE où vous étiez bien... alors... vous avez fait un voyage où vous étiez BIEN... à ce moment là, alors... vous allez revivre une journée par exemple... Vous allez vous réveiller, voir ce que vous avez fait... moi, je n'ai pas besoin de savoir les détails... bien retrouver atmosphère, retrouver peut-être les odeurs de la campagne, bien retrouver les paysages, les bruits,.... etc.
GODIN J. - La Nouvelle Hypnose; Vocabulaire, Principes et Méthodes. Albin Michel, 1992.

Pour le sujet il s'agit d'une remémoration qui lui permet de se détacher de son environnement immédiat et de se laisser aller dans un état de rêverie. En quoi cela constitue-t-il une hypnose? La question reste entière.

En devenant des artefacts produits par les protocoles d'induction classiques, les phénomènes hypnotiques ont perdu leur statut épistémologique . Ils ne signent plus l'apparition d'un état hypnotique. Cela laisse un vide mal comblé par les notions imprécises "de fonctionnement hypnotique, "fonctionnement inconscient ou hémisphérique droit" ou de "processus psychique".

Il est aujourd'hui devenu difficile de séparer l'hypnose de ce qui n'en n'est pas; les frontières sont très floues.

1994 - mars 1999

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