L'hypnose expérimentale

 


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Etatistes et anti-étatistes

Pendant le XXème siècle, surtout aux Etats-Unis, la recherche expérimentale en hypnose se développe. Cette recherche va étudier les phénomènes dans une perspective comportementale.

Elle reprend la question qui opposait l'école de Nancy à celle de la Salpêtrière: l'hypnose correspond t-elle à un état psychique ou physiologique particulier ou bien se ramène-t-elle à la suggestibilité?

C'est la querelle des étatistes et des non-étatistes.
Les premiers essaient d'isoler un comportement, observable et quantifiable, caractéristique de l'hypnose.
Les non-étatistes tentent d'expliquer les phénomènes hypnotiques à partir de mécanismes psychologiques et sociologiques, en se passant de l'hypothèse jugée superflue d'un état psychique particulier.
Ce qui pour les uns constituent un état, se résume pour les autres à une situation particulière à laquelle le sujet s'adapte en utilisant des mécanismes psycho-physiologiques normaux.

Un échec relatif

Inaugurée par Hull en 1933, l'hypnose expérimentale n'a pas réussi à proposer une théorie admise par tous les expérimentateurs. Léon Chertok, résume cet échec en faisant remarquer que :

"L'hypnose ne fait même pas encore l'objet d'une définition satisfaisante"
CHERTOK L. - Evolution des Recherches sur l'Hypnose , Rapport Introductif du Symposium International sur les Mécanismes Psycho-physiologiques de l'Hypnose. Perspectives Psychiatriques, 1983, II, (91) : 6-12.

L'hypnose expérimentale apporte surtout des résultats "négatifs" ( elle nous apprend avant tout ce que n'est pas l'hypnose ).

Il est beaucoup plus facile de prouver la non-spécificité d'un signe clinique que de trouver un signe spécifique, toujours présent lors d'une hypnotisation. Néanmoins, ces résultats "négatifs" apportent d'importantes informations que nous allons résumer.

L'absence de corrélât physiologique

Aucun signe physiologique mesurable ne permet de différencier les états hypnotiques et non hypnotiques.. Les modifications observées, comme la fréquence cardiaque, la fréquence respiratoire, les tracés électro-encéphalographiques, ne sont ni constantes ni spécifiques de l'hypnose.

L'électroencéphalogramme semble présenter en état d'hypnose de légères modifications liées aux suggestions, telle l'augmentation du rythme alpha si un sommeil profond est suggéré. Par contre, aucun des signes électriques des phases de sommeil paradoxal ou des phases de sommeil profond n'est retrouvé dans l'état hypnotique.

Les données de l'électrophysiologie moderne ne permettent plus l'assimilation de l'hypnose avec le sommeil, ou comme dans les théories pavloviennes, l'assimilation avec un état de demi-sommeil dû à une inhibition partielle du cortex.

L'absence de corrélât psychiatrique

La recherche de critères permettant de sélectionner les sujets les plus hypnotisables n'a pas débouché sur des résultats probants.

Les mesures faites avec les tests utilisés en clinique (comme la MMPI) n'ont apporté aucune précision quant à la personnalité des sujets hypnotisables.

Aucune pathologie mentale ne favorise la susceptibilité hypnotique , et la plupart des auteurs s'accordent pour dire que c'est parmi les patients hystériques que sont rencontrés les sujets les plus "réfractaires" à l'hypnose]. En contradiction avec la théorie de charcot,les études expérimentales ne trouvent aucune relation entre hypnose et hystérie.

Aucune corrélation n'est retrouvée avec le quotient intellectuel, le niveau d'éducation ou le sexe du sujet.

En utilisant des échelles qui ne mesurent pas des traits de personnalités appartenant à la pathologie, on a isolé certaines caractéristiques. Les sujets sociables appréciant les activités de groupe avec une forte ascendance (habitude de parler en public, de diriger) auraient une susceptibilité hypnotique supérieure. Ce résultat est sans doute biaisé par le protocole expérimental, où l'hypnotiseur ne prend pas toutes les mesures de réassurance utilisées en clinique et où les sujets les plus sûrs d'eux peuvent s'abandonner le plus facilement aux suggestions hypnotiques. Ces résultats sont intéressants: "si l'on se réfère aux préjugés qui font généralement décrire et envisager le sujet hypnotisable comme doté d'une personnalité plutôt faible et plutôt soumise."


cf: CHERTOK L., MICHAUX D., PEUCHMAUR-LE JEUNE P., BLEIRAD G. - Recherches Expérimentales et Cliniques sur l'Hypnose . Santé Mentale, n. spécial hypnose, 1978 :28-44.

La confirmation des phénomènes hypnotiques

Toute la gamme des phénomènes hypnotiques classiques a été reproduite expérimentalement. Certains phénomènes qualifiés de psychosomatiques sont sans doute parmi les plus surprenants.

Signalons l'expérience célèbre de Léon Chertok, réalisée en 1976. Il vérifie la possibilité de créer une lésion de brûlure cutanée en appliquant sur la peau du sujet hypnotisé une pièce de monnaie normale en formulant la suggestion suivante :"Cette pièce est brûlante" (ce qui, bien entendu, n'est pas le cas). Une demi-heure après l'expérience, un

"érythème phlycténoïde évoquant une brûlure du premier degré" apparaît à l'endroit où la pièce a été posée. Quatre heures plus tard, "une plaque érythémateuse oedémateuse à contours irréguliers couverts de petites lésions vésiculaires"
CHERTOK L. - L'Enigme de la Relation au Coeur de la Médecine . Les empêcheurs de penser en rond, ed. Laboratoires Delagrange ed. 1992.

Aussi surprenant que soient les résultats obtenus, ils n'apportent pas de précision sur la nature du phénomène hypnotique. Les faits de l'hypnose classique sont reconnus, leur interprétation pose toujours question.

Hypnose et suggestibilité

Les expérimentations confirment l'importance des idées reçues chez le sujet et l'expérimentateur quant aux phénomènes hypnotiques observés. Orne en 1959 et en 1962 compare les attitudes des sujets hypnotisés selon le contexte socio-culturel et selon les époques. A titre d'exemple, il cite les crises convulsives de Mesmer et les techniques dérivées de la méthode Coué où ne s'observe aucun signe extérieur de transe.

Il met expérimentalement en évidence le rôle des pré-conceptions: les sujets hypnotisés ont tendance à manifester spontanément le comportement qui leur a été présenté comme spécifiquement hypnotique.

Le jeu de rôle

Quelles sont les indications transmises indirectement par l'expérimentateur? Existe t-il des phénomènes hypnotiques non suggérés? Dans les années cinquante aux Etats-Unis, la théorie du role-taking de Sarbin exerce une influence importante.

Elle définit le comportement hypnotique comme une sorte de jeu de rôle, où le sujet fait "comme s'il" était hypnotisé et se conforme aux instructions données par l'hypnotiseur. Ainsi explicite Orne, le sujet hallucinerait un objet, conformément aux suggestions de l'hypnotiseur et celui-ci agirait comme si le sujet hallucinait réellement. Cette adhésion des deux protagonistes au rôle qui leur est respectivement attribué se ferait à leur insu.

Si tel était le cas, l'hypnose serait selon Orne "une folie à deux". Il souligne l'influence des facteurs socio-culturels sur les comportements observés, et cherche un éventuel phénomène hypnotique sui-generis, constant, qui définirait l'hypnose "en-soi" et écarterait l'hypothèse d'une "folie à deux".

Les travaux de Orne

Pour délimiter le rôle des informations transmises par l'hypnotiseur, Orne va utiliser un groupe de sujets simulateurs dont la tâche est de mimer un comportement hypnotique à partir des informations dont ils disposent pendant la situation hypnotique.

L'hypnotiseur utilise une induction standardisée, et il ne sait pas s'il est en présence d'un simulateur ou d'un sujet réellement hypnotisé. Avec ce protocole, les simulateurs peuvent, du point de vue de l'hypnotiseur, présenter la gamme des phénomènes hypnotiques classiques.

Néanmoins, Orne isolera quatre comportements permettant de différencier les simulateurs des sujets hypnotisés.

ORNE M.T. - The Nature of Hypnosis: Artefact and Essence. The journal of Abnormal and Social Psychology, 1959, 58 : 277-299.

1/La congruence et l'incongruence du comportement : Les sujets hypnotisés ont des comportements plus en harmonie avec la situation globale. Pour lever le bras pendant la séance (où en début d'induction détente et fermeture des yeux, évoquant le sommeil, sont suggérées), leur geste sera plus lent, moins tonique, que chez les simulateurs.

2/La réaction en l'absence de l'expérimentateur : Si l'expérimentateur quitte la salle, le simulateur arrête aussitôt son pseudo-comportement hypnotique. Les sujets hypnotisés eux, réagissent progressivement, et mettent environ 15 minutes avant de rouvrir les yeux.

3/Les suggestions post-hypnotiques : Il est demandé aux sujets de se passer la main dans les cheveux à chaque fois qu'ils entendront le mot "expérience". Lorsque l'hypnotiseur prononce le mot expérience, les simulateurs réalisent la suggestion plus souvent que les sujets hypnotisés . Par contre, en dehors de la présence de l'hypnotiseur, lorsque l'expérience est apparemment terminée, si la secrétaire prononce le mot signal, seuls les sujets hypnotisés exécutent la consigne.

4/La logique de transe ("transe logic"): Contrairement aux simulateurs, les sujets hypnotisés n'obéissent pas aux exigences de la logique. Si par exemple on suggère aux sujets d'halluciner quelqu'un devant eux, les simulateurs diront ne pas pouvoir décrire ce qu'il y a derrière la personne hallucinée. En revanche, cette exigence logique n'empêche pas les sujets réellement hypnotisés de décrire ce qu'il y a derrière l'hallucination, tout en la percevant. Autrement dit, ils voient l'hallucination et dans le même temps ils ne la voient pas. Cette contradiction ne dérange pas le sujet hypnotisé. D'une manière générale, la logique de transe abroge les contradictions et les paradoxes.

C'est ce queRoustang exprime ainsi:

"la cohabitation ou l'identité des qualités contraires, comme le chaud et le froid, la souplesse et la rigidité, l'obscur et le lumineux, l'espace restreint et ouvert, l'hyperesthésie et l'anesthésie, la communication et la fermeture, la concentration et la décontraction, l'attention et la distraction, etc. Une première conclusion s'impose: cet état ne relève pas des catégories de l'espace et du temps."
(in GODIN J. - La Nouvelle Hypnose; Vocabulaire, Principes et Méthodes.Albin Michel, 1992.)

Un autre exemple classique décrit cette logique de transe: on annonce au sujet hypnotisé que le chiffre 3 n'existe plus. Si ensuite on lui propose de compter ses doigts ou de faire des opérations arithmétiques, comme de diviser 6 par 2, il se débrouille quand même et invente une nouvelle logique pour respecter "la disparition " du 3.

Voici une transe hypnotique somnambulique réalisée dans un cadre expérimental par Tart:

Ch..Tart dit à un sujet hypnotisé qu'il est en train, mentalement, de quitter sa chaise et de sortir de la pièce. Il décrit ce parcours:
"Et puis, dehors, lui dit-il, vous trouverez une souris que vous allez rapporter au laboratoire en y retournant."
Il demande alors au sujet "de retour" de lui décrire la pièce; le sujet obéit et décrit tous les détails de l'environnement proche mais pas la chaise sur laquelle il est assis:
"Y a-t-il quelqu'un assis sur cette chaise? demande Tart.
- oui, moi, répond le sujet hypnotisé;
- Mais vous venez de me dire que vous étiez debout au milieu de la pièce.
- En effet, je suis toujours debout, là, au milieu de la pièce.
- Mais n'y a-t-il pas contradiction à dire à la fois que vous êtes debout au milieu de la pièce et assis sur cette chaise?
- Oui.
-Cette contradiction ne vous gêne pas ?
-Non .
-Lequel , des deux moi, est votre moi réel?
-Les deux.
-Mais n'y a-t-il pas une différence entre les deux?
-Si! Le moi qui est debout au milieu de la pièce tient dans sa main une souris. "
Tart in LAPASSADE G. - Les Etats Modifiés de Conscience . PUF, 1987.

D'autres expériences avec des groupes contrôles de simulateurs aboutissent à la même conclusion: l'ensemble de la phénoménologie hypnotique ne se réduit pas à un jeu de rôle. Ainsi des expériences de régression temporelle, avec la suggestion d'un retour à une période néonatale, ont permis d'observer la réapparition de réactions réflexes comme le signe de Babinski. Les tentatives de mimer le nouveau-né par des étudiants en médecine ou des acteurs professionnels bien informés n'étaient pas aussi réussies que chez les sujets hypnotisés.

Il n'en demeure pas moins vrai qu'il existe un décalage entre les signes de la transe hypnotique classique facilement mis en évidence, et la subtilité des signes supposés caractéristiques de l'état hypnotique. D'un côté des catalepsies généralisées, appréciées par les hypnotiseurs de spectacle, permettent de maintenir un sujet allongé entre deux chaises, de l'autre, une logique de transe avec une modification subtile de la logique habituelle.

L'observateur caché (Hilgard)

Barber et ses collaborateurs montrent qu'il est possible avec des protocoles particuliers, en agissant sur la motivation des sujets, de provoquer des signes hypnotiques comme l'analgésie, l'amnésie, la suggestibilité, sans provoquer d'état hypnotique.

Aucun des phénomènes hypnotiques classiques n'est spécifique ou obligatoire. Déjà en 1900, Binet démontrait la possibilité de provoquer des hallucinations visuelles chez des enfants en âge scolaire, sans avoir recours à l'hypnose. . Néanmoins, les expériences comparant l'analgésie avec et sans hypnose, montrent une différence d'efficacité significative. La diminution de la sensation douloureuse est plus importante lorsque la suggestion est faite en état d'hypnose . Plus généralement, Hilgard (en 1977) montre que même en contrôlant la motivation et l'imagination du sujet, il y a une modification de la suggestibilité avec l'hypnose. L'hypnose ne se résume donc pas à une suggestibilité.

Un phénomène à priori simple comme l'anesthésie est en fait sous-tendu par des processus psychologiques complexes. Les sujets hypnotisés perçoivent la douleur mais ils n'en n'ont pas conscience.
Hilgard a démontré ce fait en demandant aux sujets de laisser leur main coter la douleur par écrit (écriture automatique) sans pour autant la ressentir . Alors que verbalement les sujets hypnotisés témoignent d'une analgésie, l'écriture automatique donne une évaluation correcte du stimulus nociceptif. Après l'hypnose, il n'y a pas de sensation douloureuse évoquée.
Cette "douleur cachée" peut être remémorée lors d'une hypnotisation ultérieure, l'évaluation donne des résultats comparables à ceux obtenus par écriture automatique. Hilgard conclut qu'une partie du psychisme a correctement perçu la douleur. Un mécanisme comparé à celui de l'amnésie permet au sujet de ne pas en avoir conscience.

L'hypnose agirait par un mécanisme de dissociation du psychisme , en laissant inconsciente l'information nociceptive. Hilgard fait l'hypothèse "d'un observateur caché " (hidden observer) qui perçoit la douleur et peut l'évaluer correctement.

Conclusion

En résumé, les résultats obtenus sont plutôt pauvres, mais il ne semble difficile de réduire l'ensemble du phénomène hypnotique à un simple effet de suggestion.

Pour séparer hypnotisabilité et suggestibilité, Chertok, Michaux et coll ont réalisé une expérience portant sur 104 sujets. Ils ont comparé les signes objectifs de l'état hypnotique (la réponse aux suggestions) avec les signes subjectifs cotés par les sujets( déréalisation, perte du contact avec la réalité, sentiment de perte de contrôle, etc.). La comparaison entre le vécu hypnotique subjectif et la suggestibilité montre une absence de concordance. Les sensations subjectives les plus accentuées, avec sentiment de ne plus être soi-même, perte partielle de sa conscience, sentiment de détente inhabituel, ne s'accompagnent pas obligatoirement d'une suggestibilité augmentée. cf:

CHERTOK L., MICHAUX D., PEUCHMAUR-LE JEUNE P., BLEIRAD G. - Recherches Expérimentales et Cliniques sur l'Hypnose . Santé Mentale, n. spécial hypnose, 1978 :28-44.

Cela confirme une impression clinique déjà rapportée par Janet, à savoir que les transes les plus profondes ne s'accompagnent pas toujours d'une augmentation de la suggestibilité. Hypnotisabilité et suggestibilité paraissent être indépendantes. Chez un sujet hypnotisé, la suggestibilité peut augmenter, rester inchangée ou diminuer.

1994 - mars 1999

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