Une simple liste des phénomènes hypnotiques devrait à priori pouvoir être établie grâce à l'observation et à l'expérimentation, sans faire appel à une théorie psychologique ou physiologique. L'idéal serait d'obtenir un vocabulaire descriptif des phénomènes hypnotiques et dans un second temps seulement, de proposer une hypothèse théorique conforme à l'observation.
L'hypnose se prête mal à une telle démarche car la description des phénomènes hypnotiques est d'emblée liée à une ou plusieurs options théoriques.
Plus précisément, les phénomènes hypnotiques, avec le vocabulaire associé, ne peuvent pas être décrits sans une conception théorique préalable.
L'utilisation du vocabulaire hypnotique est souvent approximative. Les bons auteurs sont souvent de bons hypnotiseurs: ils écrivent comme ils hypnotisent. Ils sont convaincants et attrayants, ils utilisent facilement le pouvoir d'évocation et de suggestion des mots.
AVERTISSEMENT
(humour): avant de lire les hypnotiseurs, ou pire avant de les écouter,
apprenez ici leurs techniques de communication.
Peut-être est-ce déjà trop tard? Si vous êtes
convaincus que tel auteur ou tel courant théorique est plus pertinent
que les autres votre cas est plus grave mais il n'est pas
désespéré. Il est tellement agréable de croire
savoir et si pénible d'apprendre méthodiquement et patiemment
à douter de tout (surtout lorsque cela a l'air convaincant).
Nous pouvons isoler trois types de description de l'hypnose
Elles établissent une
relation entre la profondeur de la transe hypnotique et les
phénomènes
observés.
Ex: transe profonde et hallucinations. Transe légère et
relaxation.
Cette hypothèse, souvent vérifiée en pratique, n'en reste pas moins fausse. Milton Erickson a montré l'existence d'importantes variations individuelles, avec l'apparition en transe légère de phénomènes qui n'apparaîtront qu'en transe profonde chez d'autres sujets.
Ces descriptions présupposent le plus souvent une conception étatiste : l'état hypnotique est un état psychique particulier susceptible d'être approfondi. Ces thèses dites étatistes ne sont pas admises unanimement.
Soit elles classent les phénomènes hypnotiques dans
différentes rubriques (phénomènes moteurs, psychologiques,
sensorielles, etc) ce qui implique un choix théorique (implicite ou
explicite).
Soient pour éviter cet à priori théorique, elles
décrivent les phénomènes les uns à
côté des autres sans souci de classement. Le résultat n'est
guère plus satisfaisant.
Par exemple,
Kroger
décrit pêle-mêle, la catalepsie, l'activité
idéo-sensorielle, l'activité idéo-motrice, le
conditionnement, les suggestions post-hypnotiques, l'amnésie, la
dissociation, l'analgésie, etc.
Bibliographie:
Kroger w.s. - clinical experimental hypnosis in medecine, dentistry and psychology . lippincott compagny, philadelphia, 1977 .
C'est certes complet mais cela met en évidence l'hétérogénéité des signes décrits. Qu'est-ce qui permet de mettre au même niveau un signe simple à observer comme l'amnésie et un processus psychologique complexe comme l'activité idéo-motrice? Et d'ailleurs ce signe est beaucoup plus un concept théorique qu'un phénomène observable.
Soient elles privilégient un signe cardinal . Bernheim par exemple, considère la catalepsie comme secondaire à un processus idéomoteur (suggestibilité). Si certains signes sont considérés comme représentant l'essence du phénomène hypnotique, il est évident que le vocabulaire utilisé est le reflet d'un choix théorique.
Elles considèrent l'état hypnotique comme un mode de fonctionnement psychique particulier. Le vocabulaire classique des phénomènes hypnotiques (catalepsie, amnésie, etc) y est peu ou pas utilisé.
Ce qui importe ce ne sont pas les phénomènes observés mais ce qui ce passe dans "la tête du sujet".
Ces approches sont plus difficiles à critiquer (pour un médecin), elles relèvent plus de la philosophie ou de la phénoménologie (quand ce n'est pas de la métaphysique).
Dans une perspective historique, elles apparaissent comme la conséquence de l'échec de l'expérimentation à isoler un phénomène hypnotique spécifique facilement descriptible. (Peut-être n'y en a-t-il aucun?)
Elles diminuent l'importance des facteurs culturels, historiques et surtout la dimension relationnelle du phénomène hypnotique. Ce qui est important c'est ce qui se passe "dans la tête de l'hypnotisé" finalement l'hypnotiseur devient secondaire.
AVERTISSEMENT:
Ce sont les plus dangereuses, elles sont la porte ouverte à de
nombreuses dérives. Très convaincantes,
"hypnotisantes", elles sont souvent des clefs du bonheur promises aux
nouveaux adeptes.
Elles proposent un vocabulaire spécifique nouveau.
L'exemple le plus célèbre de cette tendance est la sophrologie, où le terme d'état hypnotique est remplacé par celui d' état sophronique .
Ou plus récemment, éveil paradoxal vient remplacer le terme d'hypnose et éveilleur remplace hypnotiseur.
"La pratique de l'hypnose, grégoréthérapie, thérapie de l'éveil, n'aurait pas grand intérêt si elle se contentait de reprendre à sa manière les procédures et les orientations privilégiées par notre culture. Il en est autrement si elle est un des très rares moyens d'entrouvrir les voies d'accès à ce que la tradition appelait la cosmologie , c'est à dire de nous réapproprier une manière d'être au monde, seule capable de calmer nos angoisses et de défaire les noeuds qui nous étouffent".
François Roustang .-. Qu'est-ce que l'hypnose? 1994 éd. de minuit .
Alléchant ! Non?
La transe hypnotique a beaucoup varié avec les époques. Les références théoriques des auteurs ont varié dans le même sens, c'est à dire que tous les auteurs depuis deux siècles voient leur théorie confirmée par les phénomènes hypnotiques.
Si un hypnotiseur pense que la catalepsie est un signe obligatoire, il observera une catalepsie. Pourtant, la catalepsie n'est pas un signe hypnotique obligatoire Dans certaines transes, le sujet garde une activité motrice normale et il manifeste une activité psychique importante.
Une simple description de l'hypnose rencontre toujours cet obstacle: les idées de l'hypnotiseur et celles de l'hypnotisé modifient le phénomène .
Il existe certe un vocabulaire classique de l'hypnose censé permettre une description du phénomène hypnotique mais ce vocabulaire est toujours lié à une conception théorique.
Hypothèse:
Le vocabulaire, les mots, et les théories ne sont pas le reflet de
l'hypnose mais les phénomènes hypnotiques sont fabriqués
par les mots et les théories.
Le vocabulaire de l'hypnose ne décrirait pas une réalité: il crée cette réalité.
Ainsi, une théorie avec ses mots pourrait fabriquer une réalité?