L'étude de la suggestibilité devient l'étude de l'hypnose. Les expérimentateurs de Nancy comme ceux de la Salpêtrière, sont minutieux, répétitifs, et ils affectionnent les démonstrations publiques.
Bernheim provoque chez les hypnotisés les phénomènes de la Salpêtrière (paralysie, catalepsie, hallucinations, etc) en montrant que ce n'est pas un stimulus physique mais un stimulus psychologique qui provoque la réaction observable.
Il cultive les phénomènes spectaculaires démontrant l'importance de la suggestion. Il enfonce des aiguilles entre l'ongle et la chair, fait manger des plats dégoûtants, fumer de faux cigares, respirer de l'ammoniac, signer des reconnaissances de dette extravagantes .
Bernheim développe les possibilités thérapeutiques des suggestions post-hypnotiques . Expérimentalement, pour démontrer l'importance de son outil, il multiplie les démonstrations qui prouvent la soumission des sujets. A Nancy, nombreux sont ceux qui étudient la possibilité de "crimes expérimentaux sous hypnose" . Bernheim soutient l'existence de "crimes suggestifs"..
Historiquement opposées, la démarche de la Salpêtrière et celle de Nancy, ont beaucoup de points en commun. Elles cherchent avant tout à prouver leur théorie grâce à l'objectivité des faits en évitant d'être duper par les simulateurs.
Bernheim prend un soin particulier à séparer simulateurs et hypnotisés comme Charcot sépare les simulateurs des hystériques. Ni l'un ni l'autre n'envisage la possibilité d'une simulation inconsciente ou involontaire.
Tous les deux proposent une grille de lecture marquée par le déterminisme , psychologique ou physiologique, avec un schéma du type stimulation-réaction.
Les erreurs de L'école de Nancy sont-elles les mêmes qu'à la Salpêtrière?
La suggestion est-elle une nouvelle construction méthodologique, un artefact, surdéterminant les faits observés?
Lorsque Bernheim suggère à un sujet de voler une orange à son réveil, il considère prouvé que l'hypnose peut rendre les gens voleurs. Il n'envisage pas la possibilité que dans le cadre expérimental, il ne s'agit plus d'un vol.
De même Liégeois (disciple de Bernheim) prouve qu'un sujet hypnotisé peut tirer avec un pistolet sur sa mère. Pour l'expérience, le pistolet n'est pas chargé, mais dit-il, "il ne le sait pas". En fait, il semble aujourd'hui que l'état hypnotique ne se prête guère à ce genre d'exploitation criminelle. Henri Ey résume ainsi cette question:
"l'hypnotiseur n'a de pouvoir que celui que inconsciemment, lui consent
l'hypnotisé"
EY H.
- (1961)-Préface in: Chertok, L'Hypnose.Payot, 1989
L'école de Nancy, malgré son sens critique se laisse duper. L'hypnose dans le cadre expérimental, confirme une fois de plus la théorie de l'hypnotiseur. Les limitations de la suggestion apparaîtront beaucoup plus vite dans le champ de la clinique et de la thérapeutique. L'hypnose expérimentale permettra au XXème siècle de mieux séparer hypnotisabilité et suggestibilité.
Le concept de suggestion est au départ utilisé pour montrer le rôle de l'hypnotiseur dans la production des phénomènes prétendus objectifs observés à la Salpêtrière. C'est avant tout un concept qui caractérise la relation hypnotiseur hypnotisé.
Progressivement le champ d'application de la suggestion s'élargit au-delà des phénomènes hypnotiques. La suggestion existe sans hypnose. Elle devient de plus en plus un processus psychique, l'idéo-dynamisme , et de moins un moins un phénomène relationnel.
Le concept de suggestion finit par être tellement vaste qu'il ne désigne plus rien de précis. Il perd sa spécificité et devient inopérant.
La critique ne tarde pas. Freud et Janet en sont deux célèbres protagonistes. Freud fait remarquer que la suggestion définie par Bernheim comme "acte par lequel une idée est introduite dans le cerveau et acceptée par lui" s'applique aussi à l'éducation par exemple. Elle devient un vague synonyme de l'activité psychique et elle n'explique plus rien devenant à son tour une énigme.
Les phénomènes hypnotiques, et l'hypnose en général, sont-ils des comportements entièrement créés par l'hypnotiseur, ou reflètent-ils un état psychique particulier? c'est la question à laquelle nous tentons de répondre en parlant de conception étatiste ou non-étatiste .
Le concept de suggestion ne permet plus de répondre à cette
question car sa définition est double.
A visée polémique, contre Charcot, Bernheim met en exergue la
première définition. C'est une "idée introduite dans
le cerveau" par l'expérimentateur. C'est la dimension relationnelle
et non-étatiste de l'hypnose qui explique les phénomènes
hypnotiques comme artefacts expérimentaux.
Ensuite, il privilégie la deuxième partie de la
définition:" idée... acceptée par lui (le
cerveau)". Cette fois la suggestion désigne un processus psychique
sur lequel il fonde sa psychothérapie. C'est pour mieux isoler ce
deuxième aspect que
la nouvelle école de Nancy
remplace le terme de suggestion par celui d'autosuggestion.
Selon son but, polémique, ou constructif de la psychothérapie, Bernheim peut jouer avec les deux significations opposées de la suggestion mais finalement elle perd son sens.