Cadre et hypnose: exemples

 


Voici des exemples de transes hypnotiques empruntés à la littérature spécialisée.

Rapporter une transe hypnotique suppose que l'on sache décrire l'action de l'hypnotiseur. Il est impossible de retranscrire la totalité d'un échange. Pour pallier à cette insuffisance nous utilisons des concepts, des théories, et même tout simplement des mots qui sont supposés rendre compte de l'intervention. La technique hypnotique n'est pas standardisée, le thérapeute doit constamment ajuster ses interventions sur les réactions verbales et non verbales du patient. La transe hypnotique est un phénomène instable et surtout, il est relationnel. L'hypnotiseur et l'hypnotisé s'influencent mutuellement et chacun réagit en fonction de ce qu'il croit comprendre de la situation. Cette compréhension est peut-être une illusion et peut-être l'hypnotiseur se trompe t-il en croyant savoir ce qu'il a fait ?

Pour décrire la situation hypnotique nous utilisons, à propos de ces trois exemples, le concept de cadre de Erving Goffman afin de mieux étayer la validité et la pertinence de notre hypothèse.

Induction "éricksonienne"

" Vous vous installez confortablement... ça va vous êtes bien installé ? Nous allons faire un exercice qui va consister à rentrer à l'intérieur de vous même. Vous allez commencer par retrouver tous les points d'appui de votre corps contre le fauteuil."
JOUSSELIN C. - A Propos de Trois Types d'Hypnose . Phoenix, 1992, (16) : 37-55.

L'hypnotiseur donne des indications pour la construction du cadre hypnotique: " à l'intérieur de vous même" associé à une idée de confort. Il focalise l'attention du sujet sur ses sensations corporelles et propose ainsi un abandon des stimuli associés au cadre primaire.

" Vous n'avez rien à faire, vous pouvez laisser les yeux ouverts ou fermés et vous pouvez laisser revenir une couleur agréable..."
Jousselin ,id

Il propose une série de suggestions indirectes visant à provoquer une fermeture des yeux. La première suggestion que nous retranscrivons ouvre un double-lien: " vous n'avez rien à faire" sous entend qu'il ne peut y avoir d'échec et paradoxalement, une fermeture des paupières est suggérée: " Il est plus aisé de visualiser une couleur les yeux fermés" (suggestion indirecte).

Après quelques suggestions le sujet ferme les yeux. " C'est bien vous pouvez laisser les yeux se fermer."
Jousselin ,id

C'est une ratification. Formulée de cette manière, la fermeture des yeux devient un comportement hypnotique involontaire. Nous ne savons pas si le sujet ferme les yeux volontairement (cadre primaire) ou s'il obéit aux suggestions hypnotiques (cadre hypnotique). Probablement ne prête t-il pas attention à cette différence. Formulé par l'hypnotiseur, le phénomène d'occlusion des paupières est interprété dans un nouveau cadre: il indique un phénomène automatique. Alors qu'au début de l'induction, les sensations proposées, comme celle du fauteuil dans le dos, ne sont pas des phénomènes hypnotiques, elles prennent leur signification dans le cadre primaire.

Progressivement, l'hypnotiseur interprète les comportements du sujet dans le cadre hypnotique au détriment du cadre primaire.

Plus loin l'hypnotiseur continue la même technique de recadrage.

" Très bien votre respiration est déjà plus calme, c'est bien... Les muscles du cou restent bien toniques gardant la tête bien droite etc".
Jousselin,id

Le ralentissement respiratoire est un signe implicitement présenté comme hypnotique. L'hypnotiseur fait la même chose pour la position de la tête. Garder la tête bien droite n'a rien de particulier vis à vis du cadre primaire mais, décrit juste après le ralentissement de la respiration, ce phénomène prend une autre signification dans un nouveau cadre: il devient un signe d'hypnose.

Hypnose de spectacle

Dans un style totalement différent, voici le début d'une induction réalisée par un hypnotiseur de spectacle, Dany Dan, lors d'une représentation télévisée (in Jousselin).

"Dès que le sujet arrive sur la scène, Dany Dan passe la main dans les cheveux du sujet à qui il demande de se placer debout en face de lui.

Dany Dan : " Vous restez auprès de moi. Vous allez vous décontracter complètement, totalement, je dégage vos cheveux, vous allez comprendre pourquoi tout à l'heure, et vous ne me quittez pas des yeux. Vous n'avez rien dans vos poches? Si? Quelque chose de métallique? Rien de fragile?

Sujet : " là, si une montre" Dany Dan prend la montre et la donne au présentateur de l'émission

Dany Dan .:" Julien! Il les rend presque toujours. Vous vous décontractez complètement, vous ne me quittez pas des yeux. Dans quelques instants votre corps va devenir raide comme une barre de fer. En effet dans quelques instants vous allez mourir... dormir pardon, je plaisantais bien sûr" etc.

in Jousselin ,id

Dany Dan construit par la suite une catalepsie suffisante pour maintenir le sujet allongé entre deux tréteaux.

La technique est très différente de celle du thérapeute éricksonien. La construction du cadre hypnotique par Dany Dan est rapide, il utilise surtout la confusion et la surprise. Le sujet placé devant les caméras est déjà dans un nouveau cadre. L'hypnotiseur lui met la main dans les cheveux, geste incongru qui on l'imagine ne peut que surprendre le sujet; celui-ci ne sait plus très bien interpréter les événements dans le cadre primaire. Il va devoir trouver un autre cadre. Dany Dan lui indique même " vous allez comprendre tout à l'heure" - autrement dit, si vous voulez savoir ce qui se passe, utilisez une autre grille d'interprétation: entrez en état hypnotique-.

Il utilise des suggestions contradictoires, demandant au sujet de se détendre, puis de devenir raide. Il provoque ainsi une confusion. Il en provoque une autre, certes de mauvais goût, en faisant un faux lapsus entre mourir et dormir. Il lie les deux phénomènes par une association d'idées (langage " hémisphérique droit" ) en posant l'équation : dormir=mourir=raideur. Juste après la série de confusions et de surprises, perdu devant les caméras de télévision, le sujet ne peut que saisir le cadre hypnotique proposé. Par la suite devenir " raide comme une barre de fer" est une solution simple pour de nouveau donner un sens aux événements (adopter le cadre hypnotique).En acceptant l'état hypnotique, il se débarrassera du trouble et de l'incertitude provoqués par la confusion et la surprise.

Exemple d'une démonstration publique de Milton Erickson

Deux sujets ont accepté de se prêter à l'expérience, Joan et Mary. Erickson a commencé une induction hypnotique avec Mary et maintenant il en propose une à Joan, en voici le début:

Erickson: Dites moi Joan, êtes-vous éveillée ou en transe?

Joan: Eh bien je pense que je suis éveillée. Je me sens éveillée.

E:Vous pensez que vous êtes éveillée, vous vous sentez comme si vous êtes éveillée. Dites moi, pensez-vous que Mary soit éveillée?

J:oui.

E: Pourquoi pensez-vous qu'elle est éveillée?

J:Eh bien, elle a tout simplement l'air d'être éveillée.

E: ......

[phrase complexe où Erickson propose à Joan d'observer Mary ( il suggère ainsi une focalisation de l'attention) ]

E: Et est-ce que Mary est en transe, Joan?

J:Je ne crois pas complètement.

E:Vous ne croyez pas complètement. Et vous?

J:Suis-je en transe?

E:Oui [pause] Etes vous en transe?

J:Je ne sais pas.

E:vous ne savez pas.

Erickson, 1986.

Contrairement aux modèles classiques plus directifs et plus autoritaires, Erickson réalise une induction par questionnement. Ce style évite de se heurter directement à la résistance du sujet, et il est tout à fait possible par une série de questions, de camoufler des suggestions, des double-liens, des implications, etc. Ainsi le " oui" suivi d'une pause suggère l'apparition d'une transe. Il y a deux significations pour ce " oui" : c'est bien la question posée, et " oui" : vous êtes en transe.

Ici nous voyons clairement le but d'Erickson: il amène Joan à la conclusion qu'elle ne sait pas interpréter la situation. Elle doute parce que son cadre est mis en défaut. Il ne lui est plus possible de se fier à son jugement habituel, il lui faut trouver maintenant une autre grille de lecture . Erickson ne cherche pas à provoquer un phénomène hypnotique particulier, il reprend les réponse de Joan pour insinuer que son point de vue, son cadre, n'est pas le bon et qu'une transe est installée: " vous vous sentez comme si vous êtes éveillée" . La première phrase non interrogative d'Erickson prend de ce fait une importance particulière: " Vous ne savez pas" . Cette incertitude signe le début de l'état hypnotique, elle ne peut plus juger son comportement avec son cadre habituel.

-octobre 1999-

accueil