Nous nous proposons ici de décrire le passage de la
"réalité usuelle" du sujet à la
"réalité hypnotique".
Le concept de cadre tel qu'il est formulé par Erving Goffman nous
permet de décrire ce processus comme étant la construction du
cadre hypnotique et la destruction du cadre primaire.
Dans l'hypnose médicale, le cadre primaire, c'est celui de la relation
médecin/malade. Ce cadre comprend le décor avec le bureau, les
livres sur les étagères, la présence du Vidal dans un
coin, (etc.), mais représente aussi les attentes du malade et sa
conception personnelle de ce genre de situation.
Pendant la consultation, les événements prennent leur
signification dans ce cadre. Le médecin peut poser des questions qui
seraient tout à fait déplacées dans une autre situation.
Il peut effectuer tel ou tel acte sans étonner son patient.
Le cadre hypnotique est un cadre modalisé (ou fabriqué?) à partir du cadre primaire. L'induction se propose d'effectuer cette transformation.
Suivant leur conception de la nature de l'hypnose les praticiens ont créé des méthodes d'induction très différentes les unes des autres. Les baquets de Mesmer, l'arbre de Puységur, les points hypnogènes de Charcot, la fixation visuelle de Braid, les suggestions de sommeil de Bernheim constituent une telle diversité des inductions qu'il est légitime de se demander s'il existe une unité de ces phénomènes hypnotiques? Y a-t-il une ou plusieurs hypnoses?
Pour des raisons d'efficacité, les hypnotiseurs utilisent de moins en moins des inductions standardisées . Ils ont pour la plupart renoncé au mythe de la méthode parfaite. Les différences individuelles nécessitent une adaptation de l'induction en fonction des réactions du sujet. Néanmoins, il existe des modèles qui proposent une conduite à tenir pour déclencher une transe hypnotique.
Toutes ces techniques classiques d'induction peuvent être décrites en utilisant la notion de cadre . Malgré leur variété et leur apparente hétérogénéité, il devient possible de les appréhender synthétiquement.
L'ensemble des techniques d'induction peut se séparer en deux groupes. Il y a celles qui détruisent le cadre primaire et celles qui construisent le cadre hypnotique.
Elle doit amener le sujet à abandonner les significations de ses comportements établis à partir du cadre primaire. Tous les éléments constitutifs du cadre médical normal sont mis de côté.
C' est une technique classique qui permet cette transformation. Le sujet fixe un point du décor et il n'est plus stimulé par le reste. Cette nouvelle attitude ne cadre plus avec la relation médecin-malade habituelle.
Elles provoquent du point de vue du recadrage une situation identique. Il peut
être demandé au sujet de visualiser mentalement un objet
imaginaire, de s'imaginer dans un décor imaginaire, ou de retrouver
mentalement les différentes sensations d'un souvenir de son choix.
Très souvent pratiquées dans les techniques d'induction, ces
méthodes permettent au sujet d'abandonner en partie sa
référence au cadre primaire.
L'hypnotiseur accentue le phénomène par les questions ou les
suggestions. Il demande par exemple au sujet visualisant une pomme imaginaire
s'il en distingue bien les couleurs. Dans le cadre primaire cette question n'a
aucun sens puisqu'il n'y a pas de pomme.
Le sujet ce concentre sur son corps (sensations, respiration, etc.).
Les suggestions plus ou moins construites et plus ou moins indirectes peuvent être utiles. Elles invitent le sujet à se désintéresser de son environnement et à ne plus tenir compte du cadre primaire. Elles peuvent induire une fermeture des yeux. Le sujet perd ainsi tous les stimuli visuels qui participent à la construction du cadre primaire.
Plus ou moins directement il est dit au sujet qui n'a jamais été
hypnotisé: "il va se passer quelque chose de nouveau et vous ne
savez pas encore quoi". Cette attente est un des éléments de
réussite de l'induction souvent souligné par les hypnotiseurs.
Elle indique au sujet son ignorance (destruction du cadre primaire), et elle
l'invite à passer à un autre registre d'interprétation
pour construire le cadre hypnotique.
Trois techniques développées par Milton Erickson , l'ennui, la confusion, la surprise, vont être décrites ici. Pour les appréhender, Watzlawick utilise les notions incertaines de "cerveau droit" et de "cerveau gauche". Ces références anatomiques très hasardeuses nous semblent tout à fait inutile.( cf
WATZLAWICK P. -(1978)- Le Langage du Changement; Eléments de Communication Thérapeutique. (Traduit par Wiener-Renucci). Seuil, 1980.
une longue énumération, une voie monocorde, des paroles totalement inintéressantes ou répétitives amènent le sujet à se "détacher" du cadre primaire.
Bien maniée, c'est une techniques très efficace. Elle doit provoquer le doute, l'incertitude chez le sujet qui ne sait plus très bien où il en est. Par exemple, au début d'une induction, Erickson désigne verbalement un fauteuil et par un geste, un autre fauteuil.
Il est possible d'énoncer des phrases compliquées et inattendues dans la situation médicale. Watzlawick donne l'exemple d'une confusion réalisée par Erickson :
"On pense et pense tout est relatif mes pensées pour les
vôtres et les vôtres pour les miennes et ma chaise est ici et pour
moi la vôtre est là parce que mon ici est ici et mon là est
là et pour vous mon là est vôtre ici et votre là est
mon ici, juste comme pour le temps parce que le même temps est le
présent .... "
WATZLAWICK P. -(1976)- La Réalité de la Réalité; Confusion, Désinformation, Communication . (Traduit par Roskis E.).Seuil, 1978 .
Il existe des moyens plus sobres, comme de dire au patient "vous avez
raison de penser que..." alors que le sujet n'a pas du tout
évoqué une telle pensée, ou bien sauter du
coq-à-l'âne, modifier des adages, des proverbes comme "tout
est bien qui commence bien..."
cf
MALAREWICZ J.A. - Cours d'Hypnose Clinique, Etudes Ericksoniennes . ESF, 1990.
Il est facile d'imaginer la "confusion" du patient face à un tel discours. De tels propos ne correspondent pas à ce qui est habituellement attendu d'un médecin. Le cadre primaire est mis en défaut, il ne permet plus de donner une explication satisfaisante. Le sujet est "confus", il ne comprend plus ce qui se passe, faute d'un cadre adapté lui permettant de donner un sens aux événements .
C'est une technique proche de la confusion. L'hypnotiseur peut se comporter pendant l'induction d'une manière inattendue ou illogique. Il peut ainsi lever le bras du sujet sans le prévenir. Un tel geste n'est pas compatible avec le cadre primaire, il oblige le sujet à en rechercher la signification dans un autre cadre .
Malarewicz résume ses méthodes en rappelant que :
" Plus les techniques utilisées par le thérapeute
confusionnent et surprennent le sujet, plus rapidement ce dernier perdra ses
repères immédiats. Lorsque ces repères sont perdus, le
sujet a tendance à accepter plus facilement ceux que le
thérapeute propose."
MALAREWICZ J.A. - Cours d'Hypnose Clinique, Etudes Ericksoniennes . ESF, 1990.
Elle permet au sujet de construire un nouveau cadre.
Ce sont les connaissances préalables de l'hypnotisé sur le déroulement de la transe. Les idées reçues, les spectacles d'hypnose, aident le sujet à construire le cadre hypnotique.
Actuellement les hypnotiseurs pratiquent très souvent un entretien préliminaire pour préciser les connaissances du candidat à l'hypnose, et lui apporter des informations claires et précises. Il utilisera ces informations pour construire son cadre hypnotique. Il n'y a rien d'étonnant, comme le démontre Orne , à ce qu'un tel entretien puisse modifier le déroulement de l'hypnose
cf :
CHERTOK L . - L'Hypnose. Théorie, Pratique et Technique . Payot, 2ème édition remaniée et augmentée, Paris,1989.
En plus de ces pré-requis, l'hypnotiseur apporte pendant l'induction des indications sur le nouveau cadre. Elles vont aider le sujet en lui précisant ce qui va se passer.
Ainsi Chertok dit dans ses inductions "comme si vous étiez dans un rêve, mais vous savez que vous rêvez" ( Chertok , 1989 ). Le terme de "sommeil" est toujours utilisé par certains, d'autres parleront de fonctionnement inconscient ou automatique, d'un voyage dans un souvenir.
Toutes ces références donnent au sujet un modèle de comportement pour construire le cadre hypnotique (modalisé).
Elles proposent des "comme si vous dormiez", "comme si vous étiez à l'intérieur de vous même", "comme si vous étiez au cinéma, totalement absorbé par le spectacle", "comme si vous ne sentiez plus votre corps", etc. Tous ces "comme si" permettent au sujet de construire un cadre hypnotique, c'est à dire un cadre modalisé qui lui permet de donner une signification à la situation hypnotique .
Les sujets expérimentés à l'hypnose ont les
résultats les plus rapides et les plus démonstratifs, parce qu'au
fur et à mesure de leurs hypnotisations, ils ont construit un
modèle de cadre hypnotique plus étayé et plus
structuré.
Chez de tels sujets le déclenchement de l'état hypnotique peut
être quasi instantané. Il suffit d'utiliser une convention qui
leur permette de passer du cadre primaire au cadre hypnotique; il peut suffire
de compter jusqu'à trois ou tout simplement de dire "vous retrouvez
un état hypnotique". De telles conventions permettent de gagner
beaucoup de temps avec les sujets entraînés.
Dans la terminologie de Goffman ce sont des conventions de phasage qui signalent l'ouverture d'une parenthèse . Cette convention une fois établie indiquent la nécessité d'utiliser un nouveau cadre à l'intérieur du cadre primaire.
Dans une conversation banale, c'est par exemple le "je plaisante" qui introduit un nouveau cadre rendant acceptable un comportement ou une communication qui risquait de ne pas l'être dans le cadre primaire. C'est aussi pendant une représentation théatrale les trois coups et l'ouverture du rideau indiquant le passage à une nouvelle réalité.
L'importance du mimétisme trouve une explication. Depuis le XVIII° siècle les expérimentateurs décrivent une facilitation de l'induction par la présence d'un sujet en transe hypnotique. Cela explique l'intérêt des techniques collectives comme celle du baquet de Mesmer
L'hypnotisé sert de modèle, il aide le candidat à la transe à construire son cadre hypnotique.
En pratique devant un sujet "résistant" ou se représentant mal la situation hypnotique, il peut-être utile de proposer une transe hypnotique à la personne qui l'accompagne. Elle servira de modèle. C'est une technique souvent utilisée par Erickson.
C' est une autre technique développée par Erickson . Elle permet le recadrage. L'hypnotiseur verbalise les comportements du sujet ("vos paupières clignent", "votre index a un tressaillement"), comme s'il s'agissait de phénomènes hypnotiques.
En intercalant les verbalisations des phénomènes se produisant spontanément avec des suggestions de comportement ("vous respirez plus profondément"), le sujet ne sait plus très bien ce qui se passe réellement, il est "confus". Mais surtout ses comportements sont formulés en référence au cadre hypnotique. L'hypnotiseur les présente comme étant déjà les premiers signes de la transe.
Nous pouvons mieux comprendre l'importante variabilité des transes hypnotiques avec les époques. Les "pré-requis" changeant avec la théorie et les valeurs sociales du moment.
Ce concept classique peut-être formulé en termes de cadres coexistants.
Le sujet utilise le cadre primaire. Les événements prennent leur sens et leur réalité dans ce cadre. Il n'y a pas de dissociation subjective .
C'est la construction du cadre hypnotique. Les événements reçoivent une double interprétation, qui se réfère à la fois au cadre primaire et au cadre hypnotique.
L'hypnotiseur facilite la référence à ce deuxième cadre. Sa stratégie débute par l'attente, "il va se passer quelque chose d'hypnotique", puis il décide plus ou moins abruptement que l'état hypnotique commence. A ce moment là, il décrit les manifestations spontanées du sujet, comme un clignement des paupières, un ralentissement de la respiration, le mouvement d'un index comme si elles étaient hypnotiques. Des phénomènes spontanés sont formulés en référence au cadre hypnotique. La dissociation s'installe.
Dissocié, le sujet utilise deux cadres, subjectivement cela le confronte à deux "réalités". Il se "dédouble" avec un "conscient" qui gère la réalité primaire (cadre primaire) et un "inconscient" gérant la réalité hypnotique .
La dissociation est installée; le sujet utilise maintenant les deux cadres pour donner un sens à la situation (la relation avec l'hypnotiseur). Progressivement l'hypnotiseur va privilégier le cadre hypnotique. En transe profonde, il ne fera plus aucune référence au cadre primaire.
Avec l'approfondissement de la transe la dissociation temps à diminuer. En transe profonde (somnambulique), elle a quasiment disparu: le sujet se réfère uniquement (ou presque) au cadre hypnotique.
Schématiquement nous pouvons isoler trois étapes en prenant
l' exemple d'une visualisation :
Hypnotiseur:"Imaginez une pomme"
Référence au cadre primaire: le sujet utilise son imagination.
"Observez sa forme, sa couleurs, etc"
C'est toujours un exercice d'imagination (cadre primaire) mais l'hypnotiseur
utilise une formulation qui n'exclut pas l'existence réelle de la pomme
(cadre hypnotique).
"Prenez la pomme dans vôtre main", "A votre avis a telle
bon goût?", "Goûtez-la", etc.
La référence au cadre primaire disparaît des formulations
de l'hypnotiseur. Si la profondeur est suffisante le "comme si" il y
avait une pomme devient il y a une pomme.
Le discours de l'hypnotiseur doit être adapté à la
"réalité" de l'hypnotisé sinon il risque de
provoquer une diminution brutale de la profondeur.
Il ne peut pas d'emblée dire "imaginé une pomme,
mangez-la, et dites-moi si elle a bon goût". Une fois la pomme
devenue "réelle" (cadre hypnotique
prépondérant), s'il dit "maintenant faisons un autre
exercice de visualisation", en évoquant la situation hypnotique
(une visualisation) et le cadre primaire qu'elle implique, il risque de
provoquer une rapide diminution de la profondeur. La pomme devient
irréelle, imaginaire.
D'où l' importance technique de savoir suivre l'hypnotisé . Une même phrase peut à un moment, provoquer un approndissement de la transe et à un autre moment une diminution de la profondeur. Ce n'est qu'une histoire de cadrage.
Pendant une régression temporelle :
Au début l'hypnotiseur évoque "l'état hypnotique", les souvenirs", "le passé", etc.
Une fois la régression installée, il n'évoque plus l'état hypnotique ou le souvenir. Dans le cadre hypnotique, il ne s'agit plus d'un souvenir mais d'une "réalité". Il préfère dire que voyez-vous? S'il dit "vous souvenez-vous des odeurs? Cette question n'ayant un sens que dans le cadre primaire, le sujet va diminuer sa référence au cadre hypnotique et donc diminuer la profondeur de sa transe.
C'est le contraire de l'induction. Le cadre primaire est reconstruit et, étape par étape, le cadre hypnotique supprimé. L'hypnotiseur oriente l'attention du sujet sur son environnement immédiat, ses sensations corporelles, la date, le lieu, en fonction de la situation hypnotique. Il est évidemment inutile de rappeler la date actuelle si une régression temporelle n'a pas été réalisée.
Après une régression temporelle, il pourra ainsi être dit, "vous pouvez remonter dans le temps et trouver un autre souvenir" (sous-entendu: ce sont des souvenir), "après la transe vous pourrez oublier ou ne pas oublier": à la fois une suggestion d'oubli et une référence au cadre primaire.